Sébastien barrio

Projet LAMNA : Exploration des Requins-Taupes en Bretagne

Chaque été, un rassemblement de requins-taupes intrigue au large du Trégor, dans les Côtes-d’Armor. Malgré des observations croissantes, les raisons de leur présence demeurent floues. En septembre, l’APECS* a lancé une mission de recensement et de marquage pour éclaircir ce mystère.

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Photo : Sébastien Barrio

Le Projet LAMNA : Comprendre les Rassemblements

« Le projet LAMNA, initié en 2020, est né d’un constat simple : l’augmentation des signalements d’observations par les usagers de la mer, principalement entre le Trégor et le Goëlo, » explique Eric Stéphan, coordinateur de l’association. « Est-ce dû à la généralisation des smartphones, ou à une réelle augmentation de la population de requins ? Nous l’ignorons. Les observations sont fréquentes, proches des côtes, et nous souhaitons y répondre.»

En septembre dernier, l’équipe était à pied d’œuvre. Eric Stéphan, Nastasia Celle, responsable du projet, et Sandrine Serre, doctorante sur l’espèce, ont collaboré avec des bénévoles de l’association et des pêcheurs locaux, dont l’expertise était cruciale pour la capture.

Une Journée Type : Logistique et Précision

L’organisation est rigoureuse. Chacun connaît son rôle la veille. Le rendez-vous est fixé au port à 7h30, où trois bateaux attendent :

  • Le semi-rigide de l’association : scientifiques, photographe et pilote.
  • Le semi-rigide des bénévoles : en charge du suivi acoustique.
  • Le bateau en aluminium des pêcheurs (4 à 5 professionnels) : capture et immobilisation des requins.
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Photo : Sébastien Barrio

La zone de travail est rapidement atteinte. Les pêcheurs préparent les lignes avec des maquereaux (ou autres poissons disponibles) comme appâts. Des hameçons circulaires, conçus pour minimiser les blessures, sont utilisés. La pêche se déroule en dérives, sur une zone définie par l’expérience des pêcheurs et les suivis acoustiques. Bien que visibles au sondeur, les requins se montrent difficiles à attirer. Une fois accroché, le requin est ramené au bateau grâce au savoir-faire des pêcheurs, qui utilisent un lasso autour de sa nageoire caudale pour le maintenir délicatement contre la coque, sans le sortir de l’eau. Le bateau des scientifiques s’approche. Nastasia Celle et Sandrine Serre rejoignent les pêcheurs pour les manipulations, qui ne doivent pas excéder 15 minutes avant la remise à l’eau.

Si une balise acoustique est posée, le bateau dédié au suivi prend le relais. Les pêcheurs se préparent pour une nouvelle capture. Les opérations s’enchaînent jusqu’à 20h00, avant le retour au port et aux locaux mis à disposition par la commune de Perros-Guirec.

Reproduction : Quel Rôle Joue la Zone ?

« Notre question centrale, » explique Sandrine Serre, doctorante à l’université de Bretagne Occidentale, « est de comprendre le rôle de cette zone dans le cycle de vie des femelles requins-taupes communs. Nous avons deux hypothèses principales : aire de repos sexuel post-reproduction (repos ovarien) ou aire d’alimentation pour reconstituer les réserves avant un nouveau cycle de reproduction. Une troisième hypothèse serait une aire de reproduction occasionnelle, suggérée par des marques de morsures récentes observées en 2020.»

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Photo : Sébastien Barrio

Deux approches sont utilisées :

  1. Étude des mouvements : Balises acoustiques (suivi précis de l’utilisation de la zone) et satellites (informations sur les déplacements annuels, comportements de plongée et routes migratoires).
  2. Étude des marqueurs biologiques (muscles et sang) : Identification des zones d’alimentation et des proies via l’analyse des rapports isotopiques du carbone (C13/C12) et de l’azote (N15/N14).
  • Carbone (C13/C12) : Origine des proies (côtière ou hauturière).
  • Azote (N15/N14) : Niveau trophique des proies.

Ces analyses sont complétées par la mesure des requins (museau à la fourche de la nageoire caudale) et l’observation des marques distinctives (cicatrices, tâches). La taille est un indicateur clé du stade de vie.

Une Journée Exceptionnelle : Cinq Requins Capturés

La mission a duré quatre jours, dont un particulièrement mémorable : cinq requins capturés, mesurant entre 1,67 m et 2,29 m. L’un d’eux portait déjà une balise posée en juillet, confirmant une recapture.

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Photo : Sébastien Barrio

Ces journées sont physiquement éprouvantes pour les pêcheurs. Pour les motiver, Hélène, capitaine du bateau scientifique, avait une astuce : un Michoco par requin capturé ! Les négociations ont même abouti à deux Michoco pour le spécimen de 2,29m. Les équipages ont également pu observer les requins de près, nageant sous la surface.

Malgré ces observations, Nastasia Celle rappelle : « Nous ne pouvons pas déterminer le nombre de requins fréquentant la zone. Leur présence ne signifie pas que l’espèce se porte bien. La pêche est interdite et doit être respectée.»

Objectifs et Moyens du Projet LAMNA

  • Évaluer l’importance de la zone pour l’espèce.
  • Sensibiliser à la gestion/conservation du requin-taupe commun.
  • Informer et construire un diagnostic partagé.
  • Recenser les observations des usagers de la mer et réaliser des interviews de pêcheurs.
  • Étudier les déplacements via balises de suivi (satellite ou acoustique).
  • Analyser l’écologie alimentaire (isotopes stables).
  • Sensibiliser (conférences, outil pédagogique, film documentaire).
  • Valoriser les résultats scientifiques.
  • Partager les résultats avec les acteurs locaux pour définir des mesures de gestion et de protection.

Les Côtes du Trégor et la Réserve des Sept Îles

La zone inclut la réserve des Sept Îles, abritant la plus grande colonie française de fous de Bassan (20 000 couples). L’équipe a observé des regroupements de prédateurs en chasse, attirant dauphins (grand dauphin, dauphin commun, marsouin) et oiseaux (puffin, goéland, mouette, fou de Bassan, sterne, cormoran) se nourrissant de petits poissons.

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Photo : Sébastien Barrio

Sandrine Serre nuance : « La chaîne alimentaire pyramidale est inexacte. Les super-prédateurs, en mourant, nourrissent les espèces du bas de la pyramide.» L’activité humaine (tourisme, pêche, sports nautiques) est omniprésente dans cet habitat partagé.

Le Requin-Taupe Commun (Lamna nasus) : Un Monde à Découvrir

Le requin-taupe, pélagique, évolue entre 0 et 200 m de profondeur dans des eaux < 23°C. Cousin du grand requin blanc, il possède un corps fuselé gris-bleuâtre (jusqu’à 3,50 m). Il est identifiable grâce à une tache blanche à la base de sa nageoire dorsale. Chasseur actif, il se nourrit de poissons, calmars, et occasionnellement de petits requins ou oiseaux.

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Photo : Sébastien Barrio

Espèce vivipare aplacentaire à maturité tardive (mâles : 6-10 ans [1,95 m], femelles : 12-16 ans [2,45 m]), sa gestation dure 8-9 mois, avec une période de repos de 12 mois entre les mises bas (2 à 5 petits de 60-80 cm). Sandrine Serre suppose que la mise bas a lieu avant le solstice d’été et la reproduction après l’équinoxe d’automne. Les populations se regroupent par âge, taille et sexe. Les jeunes préfèrent les eaux chaudes. Le projet Lamna confirme la présence exclusive de femelles dans la zone d’étude.

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Photo : Sébastien Barrio

Classée en danger critique d’extinction par l’UICN, l’espèce a vu ses populations diminuer de 80 % ou plus. La pêche et la vente sont interdites en Europe depuis plusieurs années. Nastasia Celle rappelle : « La pêche du requin-taupe est soumise à un moratoire. Elle est interdite ! Nous avons obtenu une autorisation spéciale de capture scientifique de la Direction régionale de la mer.» Les échanges avec les pêcheurs professionnels, observateurs privilégiés, sont précieux. « Leur connaissance empirique est d’une grande aide. Une dizaine de pêcheurs nous apportent leur concours.» conclut-elle.

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Photo : Sébastien Barrio

*APECS : Association pour l’étude et la conservation des sélaciens. Site web : www.asso-apecs.org

Cet article, initialement écrit par Sébastien Barrio pour l’édition papier de PLONGEZ!, a été adapté pour le web.

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