Tous concernés par l’excès de déchets et par la pollution, Delphine et Pascale, ainsi que Paul, Marie et Maud, ont décidé d’agir pour réutiliser le néoprène usagé. De la collecte des vieilles combinaisons à la vente de produits transformés, ils nous partagent l’aventure du néoprène upcyclé.

La conservation des anciennes combinaisons
Plongeuses et plongeurs gardent souvent leurs anciennes combinaisons, parfois comme des souvenirs ou avec l’espoir de pouvoir les réparer un jour, ou simplement parce qu’ils ne savent pas comment s’en débarrasser. Le néoprène, considéré comme un plastique, ne se recycle pas ! Il contient des éléments qui deviennent toxiques lorsqu’ils sont brûlés, et les nylons collés ne permettent pas de créer de nouveaux vêtements à partir des anciens morceaux. En revanche, les parties en bon état sont entièrement réutilisables et valorisables. C’est ce constat qui a mené Delphine D’Erfurth et Pascale Puig à fonder la marque Captain Néo.

Une rencontre décisive
« Au centre Rédéris Plongée de Banyuls-sur-Mer (Pyrénées-Orientales), Delphine s’est inscrite à une plongée avec une belle pochette en néoprène qu’elle avait cousue », se souvient Pascale. « J’ai tout de suite pensé qu’il fallait faire quelque chose pour éviter de jeter le néoprène et lui donner une seconde vie, ce serait génial ». Elles se sont réunies dans la salle de formation du centre de plongée de Gérard Puig : « Le feeling est tout de suite passé », expliquent Delphine et Pascale en chœur. Leurs compétences sont complémentaires : Delphine crée, Pascale vend. Après avoir travaillé avec leurs époux respectifs, elles ont voulu lancer un projet à la fois personnel et écologique. Déterminées, elles partagent désormais la barre à parts égales.

Des accessoires de mode pour tous
Avant de lancer leur entreprise, elles commercialisent quelques pièces uniques chez Rédéris Plongée. À ce moment-là, Delphine vit dans la Nièvre. Sur son temps libre, elle passe des heures derrière sa machine à coudre, découpant les combinaisons que Pascale lui fournit. La styliste autodidacte transforme ces matériaux en sacs, trousses et pochettes, toutes uniques. « Je garde les coutures, les logos, et les fermetures en bon état. J’ajoute aussi des bijoux fantaisie que nous trouvons en déchetterie ».

À Banyuls-sur-Mer, le succès est au rendez-vous. « Delphine m’envoyait un colis chaque semaine, que j’ouvrais comme un cadeau de Noël », se souvient Pascale, toujours enthousiaste. Son associée multiplie les accessoires de mode qui séduisent tout le monde, pas seulement les plongeurs. La vitrine colorée est régulièrement renouvelée, attirant ainsi les promeneurs. Dans le magasin, les clients sont convaincus par les explications données. Ils veulent, eux aussi, participer à la réutilisation du néoprène.
Une démarche écoresponsable
Pour se procurer de la matière première, Pascale Puig a activé son réseau d’amis et de professionnels utilisateurs de vêtements en néoprène : « Grâce à la communauté des ‘néopotes’, les combinaisons nous parviennent de France, de Catalogne et du Luxembourg ». Captain Néo a ainsi amassé un impressionnant stock de 8 tonnes de combinaisons hors d’usage. « Au Salon international de la Plongée, sur les 108 combinaisons récupérées, 30 étaient liées à des commandes.

Souvent, les plongeurs demandent que je crée à partir de leur propre vêtement », précise Delphine. Maintenant installée également à Banyuls-sur-Mer, la créatrice traite plus d’une tonne de néoprène chaque année, d’une épaisseur de 1 à 8 mm. « Je découpe sans patron, de manière instinctive, et je ne reproduis jamais le même modèle ». Selon leur état, chaque combinaison permet de créer entre 5 et 10 pièces. Tout passe sous ses machines. « Plus c’est compliqué, plus j’aime le défi. Je suis de nature dynamique. Créer à partir de cette matière douce et souple me procure beaucoup de sérénité », explique Delphine, qui livre à pied le magasin tout proche.

Un produit durable
Le duo est fier de revaloriser un matériau non recyclable, convaincu de son rôle écoresponsable : « Nos produits sont durables et peuvent être lavés en machine », affirme Pascale. Le néoprène est léger et isolant, protégeant ainsi des températures extrêmes les batteries des téléphones et amortissant les chocs pour les ordinateurs portables. « C’est notre contribution à un avenir meilleur ». Aux plongeurs, la marque propose divers accessoires comme des protections pour palmes en carbone, des étuis pour caméras sous-marines, et des trousses de toilette minimalistes à emporter en croisière, entre autres. En cinq ans, Delphine a conçu environ 10 000 pièces.

Combinaisons lavées et désinfectées
À plus de mille kilomètres de là, à Cesson-Sévigné (Ille-et-Vilaine), les sœurs Maud et Marie Paillardon ont également lancé en 2018 leur marque utilisant du néoprène usagé : Teorum. En effet, « notre père Marc plonge en baie de Saint-Brieuc. Il prépare un délicieux thé aux fruits rouges parfumé au rhum, qu’il emporte dans un thermos pour le partager après ses plongées », explique Maud. Bien qu’elle ne plonge pas, elle a compris que de nombreuses combinaisons anciennes dorment dans les clubs ou finissent à la décharge. Comment leur donner une seconde vie ? Maud, l’aînée, est diplômée en commerce international et entrepreneuriat, tandis que Marie a un parcours en communication digitale. Ensemble, elles souhaitent lancer une marque de vêtements conçus et fabriqués en France, dédiés aux amoureux des sports nautiques. Leur gamme inclura des pulls en laine de mérinos, dotés d’empiècements en néoprène.
Tester le marché
Pour tester leur concept avec une première production de pulls, Maud et Marie font appel au financement participatif. Teorum s’appuie sur le savoir-faire des ateliers de leur région Ouest. Localiser la production en France facilite les échanges avec les fournisseurs de Saint-Malo, Clisson et Nantes. Les sœurs collaborent avec des stylistes indépendants et l’Institut français de la mode à Paris. « Assembler du néoprène avec des mailles tricotées n’a pas été facile. Nous désinfectons et lavons les combinaisons avant de pré-découper les empiècements. Une presse permet de donner aux morceaux des bords biseautés, facilitant ainsi leur passage dans les machines à coudre », précise Maud.

Innover pour l’industrialisation
Leurs modèles avec coudières et épaulières en néoprène ont rencontré le succès escompté. Pour récupérer un maximum de combinaisons, Teorum a sollicité des centres et clubs locaux, dont Ren’Sports à Rennes, leur premier partenaire de collecte, et Saint-Malo Plongée Emeraude. Elles ont ensuite élargi leur réseau en créant des points de collecte dans les magasins Vieux Campeurs. En 2021, les sœurs ont loué un camion pour récupérer les stocks de plusieurs clubs du Sud, en passant par Bordeaux et Lyon. Dans un box de stockage à Rennes, elles disposent maintenant de plusieurs tonnes de néoprène pour produire 200 à 300 pulls chaque année.
En moyenne, un vêtement est réutilisé à 70 %. Les chutes sont nombreuses. Maud et Marie désirent aller jusqu’au bout de leur démarche en découvrant un moyen d’assembler un patchwork de néoprène, sans coutures ni colle : « Nous cherchons un design ingénieux, simple et industrialisable, à faible coût de manutention ». Avec un processus bien défini, leur entreprise pourrait réutiliser de grandes quantités de morceaux autrement inutilisables. Elles invitent également les usagers de la mer à participer à la co-création des accessoires en néoprène dont ils auraient besoin.
Le néoprène en copeaux
Le néoprène de nos vêtements aquatiques en fin de vie peut également être réduit en copeaux. C’est ce que fait quotidiennement Paul Le Guen, ancien moniteur de voile et coach sportif, au sein de Soöruz, un fabricant de combinaisons de glisse à La Rochelle (Charente-Maritime). L’entreprise, fondée par Yann Dalibot et Matthieu Barat, conçoit des vêtements pour les sports nautiques, alliant performance et écoresponsabilité. Ils ont développé l’Oysterprène, une mousse néoprène contenant de la poudre de coquilles d’huîtres pour remplacer le limestone (calcaire). Ils ont aussi créé le Bioprène, qui ne contient que 25 % de néoprène et 75 % de matières d’origine naturelle : caoutchouc, canne à sucre, semences non-alimentaires, et poudre de coquilles d’huîtres. Les pratiquants de sports nautiques apprécient la souplesse de ce matériau, tant les surfers que certains plongeurs optant pour des modèles de 5/6 mm avec cagoule intégrée.
Recycler pour prolonger la vie
En 2020, Soöruz a lancé son programme de recyclage des vieux néoprènes, nommé Soöruz Second Life. Des bacs de collecte en bois sont installés dans les centres et magasins pour surfers. Les combinaisons collectées sont expédiées à l’atelier de La Rochelle, où l’entreprise revalorise désormais 20 000 combinaisons chaque année, soit environ 20 tonnes de néoprène. « À terme, notre objectif est de récupérer autant de combinaisons usagées qu’en produire de nouvelles. Nous avons deux personnes en charge du recyclage, dont deux en situation de handicap en réinsertion professionnelle, qui s’occupent de la manutention », explique Paul Le Guen. Soöruz Second Life bénéficie du soutien de l’ADEME et de la région Nouvelle-Aquitaine, convaincus de la nécessité de maîtriser le cycle du néoprène.

Un processus de recyclage bien défini
Chez Soöruz, les combinaisons hors service sont triées par épaisseur, en séparant shortys et combis de surf, des fines combinaisons de triathlon. « Nous retirons les zips et autres pièces en plastique dur, puis nous les découpons en quatre. » Ce processus génère un granulat de néoprène, vendu en volume à des entreprises locales. Ce matériau est principalement utilisé pour remplir des poufs et des coussins, notamment chez 727 Sailbags, une société de Lorient qui fabrique des objets à partir d’anciennes voiles de bateau.

Avec ce nouveau matériau, Soöruz prévoit de développer une ligne de tapis de sol, de tapis de yoga et de dalles à poser comme revêtement pour les salles de sport. « Nous voulons prouver qu’il est possible de trouver des débouchés économiques pour cette matière et que ce recyclage est économiquement viable. »
Le saviez-vous ?
Le néoprène, initialement appelé Duprène, est le premier caoutchouc synthétique (fabriqué à partir de polychloroprène) créé en 1931 par la société américaine Du Pont de Nemours. Ce groupe industriel, fondé en 1802 pour produire de la poudre à canon, est un pionnier des matières plastiques dérivées du pétrole. Il a également mis au point des matériaux comme le téflon, le kevlar et le lycra.

En 1952, Jack O’Neill, fondateur de la marque américaine du même nom, crée la première combinaison en néoprène permettant de surfer longtemps dans des eaux froides. En 1953, le Français Georges Beuchat utilise le néoprène pour concevoir ses combinaisons isothermiques de plongée.
Cet article, initialement écrit par Alexie Valois pour l’édition papier de PLONGEZ!, a été adapté pour le web.



