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Plongée au cœur d’un trésor préhistorique englouti – Dossier Grotte Cosquer

Le grand public peut enfin admirer le trésor d’art préhistorique que le plongeur Henri Cosquer a découvert en 1985. Plongez avec nous dans l’histoire de cette incroyable découverte, explorez trois décennies d’études approfondies de la grotte et découvrez les secrets de la construction de sa réplique, un projet colossal qui a duré trois ans.

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Ce type de plongée spéléo oblige de partir avec beaucoup de gaz, et une configuration stricte : un tiers d’air pour l’aller, un tiers d’air pour le retour et le dernier pour la sécurité. © Luc Vanrell

La première grotte immergée au monde

Comme Henri Cosquer, de nombreux plongeurs spéléologues ont exploré les galeries immergées des calanques, espérant faire une découverte majeure. Mais c’est finalement ce scaphandrier passionné, qui ne cherchait rien de particulier, qui a osé s’aventurer seul dans un passage étroit du cap Morgiou, à 37 mètres de profondeur. Voici leurs récits croisés.

Un site protégé

Classée monument historique depuis trente ans, l’accès à la grotte Cosquer est strictement réglementé. Une grille métallique, située à l’entrée du tunnel à 37 mètres de profondeur, en interdit l’accès. Seule une équipe autorisée par la DRAC Provence-Alpes-Côte d’Azur (Direction régionale des Affaires culturelles) est habilitée à y pénétrer.

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Le bateau qui a permis cette fabuleuse découverte est Cro-Magnon, le fidèle compagnon des frères Cosquer et des plongeurs qui fréquentaient le Centre cassidain de plongée. Ici, le Cro-Magnon II. © Alexie Valois

Autrefois, l’accès était libre et les plongeurs exploraient les profondeurs du cap Morgiou. La grotte de la Triperie, filmée dans les années 1960 par l’équipe du Commandant Cousteau, était un lieu de plongée prisé. Henri Cosquer, originaire de Martigues, connaissait parfaitement ce site. Plongeur et scaphandrier, il avait repris le Centre cassidain de plongée de son ami Jean-Claude Cayol dans les années 1980.

Pendant ses moments libres, il explorait les falaises immergées des calanques : « Toute l’eau de la montagne Sainte-Victoire et du massif de la Sainte-Baume sort entre Cassis et Marseille. Pour s’évacuer, le réseau pluvial a creusé des méandres, partout dans la roche. Sur cette portion de côte, des grottes et des boyaux, il y en a tant et plus. Des cavités, j’en ai visité ! ». Il réservait ces plongées hors saison, « quand on est bien dans sa tête, qu’on n’a pas le club à gérer ».

La prospection des calanques : une longue quête

Henri Cosquer n’était pas le seul à explorer les profondeurs des calanques. Jean Courtin, préhistorien et plongeur, raconte : « En 1968, mon ami Eugène Bonifay, géologue-préhistorien, a eu le premier l’idée d’étudier les grottes noyées du littoral provençal. Elles avaient pu être occupées lors des périodes glaciaires, lorsque le niveau des mers était descendu très bas. Le niveau marin étant descendu à -120 m lors de la dernière glaciation. Il semblait plausible que des cavités, alors voisines de la côte, aient été habitées ou fréquentées ».

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En immergeant la grotte ornée, la Méditerranée a isolé ce fascinant chef-d’œuvre et lui a permis d’arriver jusqu’à nous. Mais la montée du niveau de la mer a déjà détruit aux trois quarts les dessins du Paléolithique. © Luc Vanrell

Jean Courtin, initié très jeune à la plongée par son père à Saint-Tropez, a collaboré avec Eugène Bonifay : « Eugène Bonifay a fait appel à moi car le monde sous-marin était mon second élément. Nous avons, hélas, vite réalisé que fouiller les grottes sous-marines était une entreprise sans espoir ! A la météo capricieuse de la Méditerranée, s’ajoutent les problèmes de sécurité, les impératifs des temps de plongée, etc. » Malgré ces défis, ils ont exploré de nombreux abris sous-marins entre les Bouches-du-Rhône et les Alpes-Maritimes dans les années 70.

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Déclarée en septembre 1991, la découverte de cette grotte ornée révèle au monde entier un patrimoine préhistorique inattendu, très émouvant. © Alexie Valois

« La seule grotte où nous avons découvert des silex et des restes de faune est la grotte des Trémies, en baie de Cassis. Nous avons conduit plusieurs campagnes de travaux scientifiques, pénibles et dangereux. Les résultats n’étant pas spectaculaires, la Direction des recherches archéologiques sous-marines a finalement décidé de supprimer autorisations et crédits. Bonifay est retourné à ses fouilles terrestres en Auvergne, moi à mes grottes des Gorges du Verdon », précise Jean Courtin. Son expérience s’avérera précieuse pour authentifier et étudier la grotte Cosquer jusqu’en 2003.

L’intuition première

Eugène Bonifay et Jean Courtin ont négligé les petits passages bas, « probablement habités par des congres ». D’autres plongeurs sont passés devant l’entrée de la grotte ornée sans y prêter attention. En septembre 1985, Henri Cosquer plonge au pied de la pointe de la Voile. À 37 mètres, il remarque un trou entre deux grottes. Sans lumière, il s’y engage prudemment avant de faire demi-tour. Il a aperçu le tunnel et décide d’y retourner.

Il revient avec des lampes et un moniteur du Centre cassidain de plongée. Ils progressent lentement pour ne pas troubler l’eau. Dans cet espace confiné, les sédiments réduiraient rapidement la visibilité à zéro. Un rétrécissement les contraint à rebrousser chemin. La galerie semble remonter vers le massif des Calanques.

En octobre, la saison touristique se calme à Cassis. Henri Cosquer est déterminé à explorer le tunnel plus loin. Il persévère et franchit le premier obstacle. L’espace s’élargit et les parois rocheuses s’écartent. Sa lampe révèle des stalactites, une plage et la surface de l’eau. Prudent, il goûte l’air. Il retire l’embout de son détendeur, puis le remet. L’air semble respirable. Sa lampe éclaire une immense salle aux reliefs variés. « Bien plus que ces formes étranges qui donnent le sentiment de parcourir un territoire sacré, l’harmonie des couleurs suscite l’émerveillement », écrit Henri Cosquer à propos de sa découverte.

La découverte des mains

Henri Cosquer poursuit : « Je regardais surtout comment était faite cette grotte, sa topographie. C’était très grand et il faisait noir. Il ne fallait pas se perdre et surtout ne pas glisser. Mon frère Yvon m’attendait, cela faisait deux heures qu’il se faisait brasser. Il avait dû se mettre à l’abri. J’ai respecté l’heure de sortie et on est rentré à la maison ». La grotte du cap Morgiou l’obsède. Il y retourne dès que possible, gardant son existence secrète.

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Avec la panne de sa lampe, Henri Cosquer aurait pu ne jamais revoir la surface. En juillet 1991, la lumière de son phare se dirige miraculeusement sur le dessin d’une main réalisé avec de l’ocre pulvérisé. © Alexie Valois

Au début de l’été 1991, il y retourne avec un appareil photo. « Je ne cherchais rien de spécial. J’avais traversé toute la grotte, je venais de plonger dans le puits. J’ai laissé le matériel par terre pour souffler et, quand j’ai posé ma lampe, elle a éclairé la main. Je me suis demandé : qui est venu taguer là-dedans ? », se souvient-il. Il prend des photos avec son Nikonos 5. Le développement révèle des empreintes de mains réalisées au pochoir sur la paroi.

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Le ministère de la Culture a missionné une nouvelle équipe dirigée par Cyril Montoya, conservateur régional de l’archéologie adjoint. La logistique des missions est confiée à Orsane Venrell qui prend la suite de son père. © Luc Vanrell

Il y retourne avec son équipe de moniteurs, après un briefing précis sur la logistique. Ils installent un fil d’Ariane pour sécuriser le passage. Le bateau, le Cro-Magnon du Centre cassidain de plongée, porte un nom prédestiné. Le 9 juillet, avec sa nièce Cendrine et deux moniteurs, Pascale Oriol et Yann Gogan, Henri Cosquer retourne dans sa grotte. Ils laissent leur matériel sur la plage intérieure et explorent prudemment. « A la fin de l’exploration d’une durée de près de trois heures, en revenant vers la plage où était notre matériel de plongée, ce fut la révélation », raconte Pascale Oriol au journaliste Pedro Lima. « Dans le faisceau de la lampe d’Henri Cosquer, deux mains sont fugacement apparues sur une paroi, rendues de plus en plus visibles à force de braquer nos éclairages et nos regards dans leur direction ».

Un bestiaire préhistorique révélé

Excités, les plongeurs explorent la grotte avec une attention accrue. Ils découvrent des mains négatives à l’ocre et des dessins d’animaux : cerfs, bisons, chevaux tracés au charbon ou gravés dans la pierre. Ils sont transportés dans un autre espace-temps, évoquant les sanctuaires de Lascaux et d’Altamira. « Un des moments qui m’a le plus marquée a été la découverte du premier foyer de charbon de bois sur le sol de la grotte, se souvient encore Pascale Oriol. C’était extraordinaire car on avait une indication précise de l’endroit où se tenaient les artistes dans la cavité, à l’époque, pour fabriquer leurs outils ou préparer leurs peintures. Et, des milliers d’années plus tard, nous étions là, au même endroit, sur leurs pas. C’était très émouvant ». (extrait de La grotte Cosquer révélée – Pedro Lima Synops Editions).

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Il est rare de trouver des représentations de pingouins dans les grottes ornées de la préhistoire. Ici, deux mâles combattraient pour une femelle. © Patrick Aventurier

Un drame assombrit leur joie. La nouvelle de la découverte s’est répandue et le 1er septembre, quatre personnes peu expérimentées s’aventurent dans le tunnel. Trois d’entre elles perdent la vie. Le responsable du club de plongée qui les avait accueillies est condamné à une peine de prison et à une interdiction d’encadrer des plongées.

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Superbe représentation d’un bison. Une vingtaine de bovidés (bisons et aurochs) ont été répertoriés dans la grotte Cosquer. © Alexie Valois

Le 3 septembre 1991, Henri Cosquer déclare la grotte aux Affaires maritimes avec des photos à l’appui. La Direction des recherches archéologiques sous-marines (DRASM) et le ministère de la Culture prennent en charge le dossier. Certains mettent en doute la découverte car aucune grotte ornée du Paléolithique n’a été répertoriée en Provence jusqu’alors. Jean Clottes, spécialiste de l’art pariétal, est sollicité. Cependant, il faut un préhistorien capable de plonger pour authentifier le site.

L’authentification de la grotte

« Après ces morts affreuses, lorsqu’on m’a désigné pour l’expertise, je n’y suis pas allé en courant. Mais j’y suis allé… et je ne l’ai jamais regretté », confie Jean Courtin, alors au CNRS. « Avec le bateau l’Archéonaute, des plongeurs de la DRASM et Henri Cosquer, nous voilà descendus vers ce boyau peu engageant, se souvient-il. Nous avons pris toutes les précautions et placé en priorité un fil d’Ariane. Nous sommes partis avec double détendeur, plusieurs lampes étanches, etc. » Conscient du danger, il prend toutes les précautions nécessaires.

La nouvelle équipe remonte le tunnel sur plus de 100 mètres, en restant près du plafond pour éviter la vase. Le 19 septembre 1991, Jean Courtin débouche dans la caverne : « Comme dans le conte de Lewis Caroll « Alice au pays des merveilles », nous passons « de l’autre côté du miroir ». Le miroir ici, c’est la surface de l’eau. On sort la tête à l’air, on respire, on se trouve dans un monde scintillant de concrétions de calcite que font briller nos lampes ». Il est frappé par la quantité de gravures, plus nombreuses que les dessins au charbon, et par les parois couvertes de tracés aux doigts. « J’avais regardé les photos d’Henri Cosquer, mais voir de près les petits chevaux noirs, les bisons, les pingouins et tous les animaux gravés, a été un choc inoubliable, livre-t-il. Aux premiers regards, j’étais persuadé de l’authenticité, en voyant des concrétions recouper des traits gravés, des coulées de calcite recouvrir des dessins au charbon ».

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L’ingénieur et plongeur Michel Olive a documenté la grotte pour la DRAC PACA. © Fabrice Dudenhofer

Entre 1992 et 1994, des campagnes de relevés et d’études sont menées sous la direction de Jean Courtin et Jean Clottes. Un câble électrique et une liaison téléphonique sont installés. « Une de mes plus grandes joies a été, avec Luc Vanrell, d’initier notre ami Jean Clottes à la plongée ! Ainsi, il a pu venir travailler dans la grotte et nous faire bénéficier de sa grande expérience et de ses connaissances universelles en art préhistorique », précise Jean Courtin.

Ainsi commencent trois décennies de recherches scientifiques. Chaque détail est étudié sous les projecteurs. Ceux qui ont eu la chance d’entrer dans la grotte Cosquer, debout, assis ou couchés dans l’eau froide, veulent déchiffrer ce lieu unique.

Encadré : Soudain dans le noir

Henri Cosquer n’oubliera jamais cette expérience terrifiante. Sa lampe principale tombe en panne et sa lampe de secours est presque déchargée. Seul et sous terre, il se retrouve plongé dans l’obscurité totale. Son expérience et son instinct de scaphandrier lui sauvent la vie.

Henri Cosquer est habitué aux eaux troubles et aux situations complexes. Sa lampe s’allume brièvement, puis s’éteint. Il tâtonne, retrouve son équipement et s’immerge. Il sait qu’il doit passer entre deux piliers qu’il touche avec les épaules. Un éclair lui indique la direction à suivre. Il reste concentré et consomme peu d’air.

En approchant de la sortie, il aperçoit la lumière de la calanque. Quelques coups de palmes et il est dehors. Il réalise qu’il a frôlé la catastrophe. « Il me restait 100 bars. Et soudain, mon cœur s’est emballé, l’adrénaline aussi. J’ai vidé mon bloc en remontant en surface ».

Cet article, initialement écrit par Alexie Valois pour l’édition papier de PLONGEZ!, a été adapté pour le web.

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