Au large de l’Écosse, les îles Shetland, un confetti posé sur l’océan, recèlent un trésor inattendu : l’une des plus grandes colonies de fous de Bassan au monde. Imaginez pouvoir les approcher au plus près, en snorkeling, et d’assister à leurs ballets de chasse sous-marins ! Mais les Shetland, c’est bien plus que cela : des paysages sauvages, des poneys robustes, des orques majestueuses, des phoques curieux et les attachants macareux moines.

Plongée dans un assaut aérien
Un fracas retentit dans l’eau glaciale. Mon regard scrute la surface, cherchant l’origine de cette détonation. D’autres suivent, rapides, incessantes. L’attaque aérienne est lancée. Sous l’eau, l’effervescence est palpable. Des becs acérés percent la surface, laissant derrière eux des chapelets de bulles. Ces corps blancs, fuselant comme des harpons, sont ceux des fous de Bassan, plongeant les yeux grands ouverts, concentrés sur leur proie. Bienvenue dans l’archipel des Shetland, un lieu magique où l’on peut contempler de près l’un des plus beaux oiseaux marins de notre planète.

Un monde à part
À l’extrémité nord du Royaume-Uni, à la même latitude que la Norvège, les Shetland offrent un spectacle unique. Les paysages, austères, balayés par les vents, contrastent avec la chaleur humaine des Shetlandais. Cette hospitalité s’étend à la faune locale, incroyablement riche et variée. La mer est le cœur battant de cet écosystème, alimentée par la rencontre de puissants courants océaniques. Les vents violents mélangent les eaux, créant un « smoothie océanique » où le plancton prolifère grâce à la lumière du soleil, base de toute la chaîne alimentaire.

Naviguant dans cette contrée isolée, par une matinée claire et fraîche, nous apercevons le phare de Bressay, œuvre de la famille Stevenson, célèbre pour ses constructions maritimes avant que Robert Louis ne signe son chef-d’œuvre, Treasure Island (L’Île au Trésor). Sur la rive opposée, le cimetière de Lerwick domine la mer, rappelant que la vie, ici, est indissociable de l’océan.
Varech doré et plancton bioluminescent
Un matin, appareil photo, palmes, masque et tuba en main, je profite du « right to roam » (droit d’accès à la nature) pour traverser champs et clôtures jusqu’à une petite plage. L’eau est fraîche, mais le soleil illumine ma motivation, perçant les nuages et embrasant les champs de varech doré. Un phoque gris, curieux, m’observe et nous échangeons quelques regards.

La nuit, retournant dans la même baie, je suis confronté à une explosion de plancton bioluminescent si dense qu’elle forme un véritable mur de lumière pêche. Ce festin attire une multitude de méduses, prédatrices devenant abris pour les alevins. Après trois heures, le froid et la fatigue me submergent. Je sors de l’eau, les mains engourdies, peinant à enlever mes palmes pour regagner mon refuge.

Paradis des oiseaux marins
Cette abondance de plancton explique la présence de bancs de poissons, comme les lançons et les harengs, nourriture essentielle pour les colonies d’oiseaux marins des Shetland. Nombre d’entre eux ne font que passer, venant s’accoupler et élever leurs jeunes au printemps et en été, attirés par cette manne.

Des ferries permettent de rejoindre le Parc national d’Hermananess, sur Unst, l’île habitée la plus septentrionale. Au-delà du phare de Muckle Flugga, l’Arctique s’étend à perte de vue. En approchant des falaises, les cris des oiseaux annoncent leur présence, bien avant que l’on aperçoive les colonies. 30 000 couples de fous de Bassan transforment la roche sombre en un univers blanc immaculé. Les nids sont serrés, à peine assez d’espace pour se défendre des voisins. Une symphonie aviaire nous enveloppe, le ciel est zébré d’ailes : un spectacle grandiose, sublimé par la quasi-solitude. Une hiérarchie s’établit dans les airs.

Bien que les fous de Bassan soient les plus nombreux, le grand labbe (ou stercoraire) domine la communauté. Les Shetland accueillent 40 % de la population mondiale de ces oiseaux, dont les nids sont jalousement gardés. Mais leur comportement de « pirates de l’air », volant les proies d’autres oiseaux, suscite des sentiments mitigés.
Les fous de Bassan : des torpilles vivantes
Les fous de Bassan vivent en couple. Au nid, les parents nourrissent leurUnique poussin, renforçant ainsi leurs liens en caressant mutuellement leurs cous blancs tout en pointant leurs becs vers le ciel. En vol, l’instinct de chasse prend le dessus. Leurs yeux jaunes perçants, cerclés de bleu, scrutent l’océan. Avec leur envergure imposante et leur corps profilé, ils planent sans effort apparent.

Dès qu’une proie est repérée, ils se positionnent face au vent, déployant leurs ailes comme des freins pour ajuster leur trajectoire. Puis, les ailes repliées, ils se transforment en torpilles, plongeant à des vitesses atteignant 86 km/h ! Même les plongeurs olympiques ne dépassent pas 60 km/h. Ces oiseaux sont parfaitement adaptés à l’impact : les muscles du cou verrouillent les vertèbres, des sacs d’air sur la tête et la poitrine servent d’airbags. Leurs narines, situées à l’intérieur, évitent l’entrée d’eau. Sous l’eau, les ailes se déploient à nouveau, servant de freins puis de pagaies. Ils peuvent plonger jusqu’à 20 mètres. Lorsque les proies abondent, ils se regroupent, formant un véritable mur d’oiseaux plongeurs.
Immersion au cœur du Parc de Noss
Les sorties snorkeling avec les fous de Bassan se déroulent dans les eaux du Parc national de Noss, à 30 minutes en bateau de Lerwick. Les falaises abruptes, déjà impressionnantes, abritent environ 40 000 individus pendant la saison de reproduction. L’île de Noss et ses eaux ont été classées zone de protection spéciale pour préserver les oiseaux marins. Une randonnée sur l’île, gardée par les rangers du parc, offre une perspective différente.

Les recherches ont montré que ces oiseaux ont adapté leur comportement, suivant les bateaux de pêche pour se nourrir des poissons rejetés. Pour les attirer, nous imitons cette pratique à petite échelle. Malgré le chaos apparent, les attaques sont orchestrées avec précision. Les oiseaux font preuve d’une réactivité étonnante, s’évitant mutuellement en une fraction de seconde. Les observer plonger de si près est un privilège, une démonstration de l’adaptation de la nature.
Sur le chemin du retour, une scène désolante se déroule sur les falaises. Les fous de Bassan utilisent des lignes de pêche abandonnées pour construire leurs nids, un « recyclage » mortel si l’oiseau se prend au piège. Nous apercevons le corps d’un oiseau, piégé et pendu.
Macareux : les clowns des mers
Les Shetland abritent également le macareux moine, un oiseau très apprécié, reconnaissable à son corps compact et son bec coloré. Plus petits que les fous de Bassan, ils sont d’un comique irrésistible. Leur vol est laborieux, leurs atterrissages maladroits. Ils s’installent dans l’archipel en été pour se reproduire. Cachés dans leurs terriers, ils émettent un appel guttural. Avec de la patience, on peut les voir sortir, arborant leur bec orange et leur plumage noir et blanc !

Si les fous de Bassan incarnent la perfection, les macareux sont les créations les plus excentriques de la nature. Malgré leurs modestes dons physiques, ils font preuve de résilience et de fidélité. Ils s’accouplent pour la vie, se retrouvant chaque printemps pour réaffirmer leurs liens avant de pondre un unique œuf blanc. Les lançons sont leur principale source de nourriture. Les deux parents pêchent à tour de rôle, rapportant plusieurs poissons dans leur bec. Malheureusement, les stocks de lançons diminuent depuis les années 1980, affectant les populations de macareux. Ce déclin pourrait être lié au changement climatique et à l’augmentation de la température de la mer.
Le royaume des orques
Les Shetland ont été marquées par les Vikings et les pirates. Aujourd’hui, les orques y mènent des incursions impressionnantes, sans danger pour l’homme. Le long de la côte, nous scrutons la mer. La chance nous sourit rapidement : nous apercevons leurs ailerons sombres et les suivons jusqu’à ce qu’ils disparaissent. Nous nous arrêtons et courons vers le rivage.

Je cherche le meilleur point de vue, espérant une « visite privée ». L’eau clapote, le varech danse, l’atmosphère est électrique. Un aileron noir fend la surface, un phoque émerge, les yeux remplis d’inquiétude. Je n’envie pas sa situation. L’orque s’approche, tourne sur le côté et me scrute. Mon zoom devient inutile. Je range l’appareil photo pour savourer l’instant. La beauté de la nature me submerge : exaltation, crainte, émerveillement.
Une chasse implacable
Une deuxième orque apparaît. Elles passent devant nous, gracieuses, dissimulant leur violence. Elles coincent un phoque dans les eaux peu profondes. La mise à mort est rapide, efficace. Les oiseaux de mer récupèrent les restes. Pour moi, c’est une rencontre inoubliable.

Pour l’orque, un repas banal : chaque individu consomme environ un phoque par jour, soit 200 kg de viande. L’attaque terminée, elles repartent. Les Shetland sont régulièrement visitées par différents groupes d’orques. Il y a toujours une chance d’apercevoir un aileron. La communauté des fans d’orques est connectée grâce à un groupe Facebook qui relaie les observations en temps réel. Les Shetland offrent un safari orque unique, à suivre depuis la terre grâce aux réseaux sociaux.

Les Shetland séduiront ceux qui apprécient la faune sauvage et l’exploration hors des sentiers battus. À pied ou avec des palmes, on peut y observer les communautés animales tout en profitant d’un isolement ressourçant. Ces îles m’ont profondément marqué et je suis déterminé à y retourner chaque année, comme les oiseaux marins, pour retrouver le réconfort sauvage des Shetland !
Des ophiures par milliers
Par endroits, le fond marin semble onduler ! En y regardant de plus près, on découvre une multitude d’ophiures, densément tassées, recouvrant le sol. Apparues avant les dinosaures, elles ont traversé les âges. Lorsqu’une étoile de mer solaire s’approche, elles se dressent sur leurs bras graciles pour fuir le prédateur. Une bataille au ralenti !

Infos pratiques
- S’y rendre : Ferries de nuit d’Aberdeen à Lerwick. Aéroport de Sumburgh depuis Glasgow et d’autres villes écossaises.
- Formalités : Passeport ou carte d’identité valide.
- Santé : Prévoir des comprimés contre le mal de mer.
- Climat : Vêtements adaptés au froid et à la pluie, même en été (juillet-août : 15 °C). Eau : 8 °C à 12 °C (meilleure période pour les fous de Bassan).

- Plongée : Combinaison semi-étanche ou étanche conseillée. Palmes, masque, tuba.
- Décalage horaire : – 1 heure.
- Monnaie : Livre sterling britannique (GBP).
- Divers : Adaptateur de type G. Voltage et fréquence identiques à la France (230 V, 50 Hz).
- Tarifs : Location d’un bateau pour 4 personnes avec Richard Shucksmith : 750 £. Richard propose aussi des visites terrestres. https://www.shetlandphototours.co.uk/about/
- Shetland Seabird Tours : Excursions quotidiennes en mer à Noss en saison. https://www.shetlandseabirdtours.com
- Hébergement : Nombreuses options, conseillées près de Lerwick pour l’expérience des fous de Bassan.
Cet article, initialement écrit par Henley Spiers pour l’édition papier de PLONGEZ!, a été adapté pour le web.
Images © Henley Spiers



