Le fjord du Saguenay, joyau du Québec méridional, offre une expérience sous-marine unique. Ses eaux, d’abord lumineuses, plongent rapidement dans l’obscurité, révélant un écosystème surprenant de richesse et de complexité. De la faune microscopique aux majestueux cétacés, ce fjord est un véritable creuset de vie, où les eaux douces rencontrent l’océan.

Un site exceptionnel façonné par l’histoire
Situé à 500 km au nord-est de Montréal, le fjord du Saguenay est un cours d’eau grandiose, encadré de falaises vertigineuses. Que l’on explore ses abords en kayak, en bateau à moteur, ou à pied, sa richesse sous-marine demeure souvent insoupçonnée. L’équipe du Commandant Cousteau a exploré ces profondeurs dès les années 1980, à bord d’une soucoupe plongeante, lors d’une expédition de la Calypso qui les mena jusqu’aux Grands Lacs (1).

Pour en savoir plus, visionnez le documentaire « Du grand large aux Grands Lacs » disponible ici : https://youtu.be/h349noHosvQ. Ce film relate le parcours de l’équipe de la Calypso à la recherche des explorateurs qui ont ouvert un nouveau continent aux Européens. Cousteau et son équipe y évaluent les changements survenus sur les rivages et sous les eaux après quatre siècles d’occupation humaine intensive.
Une vallée glaciaire devenue fjord
Unique fjord du Québec méridional, le Saguenay est une vallée glaciaire millénaire. Sculpté par les glaciers, il est relié à l’estuaire maritime du Saint-Laurent, source d’eaux salées riches en nutriments. À l’opposé, il reçoit les eaux douces des rivières La Grande Décharge et La Petite Décharge. La profondeur y est impressionnante : à quelques mètres des falaises, elle dépasse déjà les 100 m, avec une moyenne de 240 m et des fosses atteignant 275 m !

Le Saguenay, affluent majeur du Saint-Laurent, est le quatrième plus grand bassin hydrographique du Québec, s’étendant sur 160 km et drainant un bassin versant de 88 000 km². Son débit, variant de 1 750 à 3 000 m³/s, annonce le défi des plongées dérivantes, où la prise de photos devient une épreuve !
Un écosystème protégé
Le fjord et l’estuaire forment le Parc marin du Saguenay–Saint-Laurent, une aire marine protégée gérée conjointement par le Québec et le Canada. Cette collaboration souligne l’importance de préserver l’environnement, la faune, la flore et les ressources naturelles. Créé en 1998, ce parc marin unique au Québec est géré par la Sépaq et Parcs Canada, en accord avec les communautés locales. Outre ses paysages spectaculaires, il est reconnu comme l’un des meilleurs sites d’observation de baleines au monde.

La thermo-halocline : un monde en strates
Un phénomène particulier caractérise les eaux du Saguenay : la stratification. Une première couche d’eau saumâtre, rougeâtre à cause du fer, s’étend jusqu’à 6-10 m de profondeur. En dessous, une strate d’eau salée, plus dense et froide (3-4°C), plonge dans l’obscurité totale.
La rencontre de ces strates crée un effet de réfraction, brouillant la vision sous-marine, un peu comme dans les cénotes du Yucatán. Cette zone de chevauchement peut varier de quelques centimètres à plusieurs dizaines, rendant la lecture des instruments de plongée difficile. Le fjord se présente ainsi comme un bras de mer sur lequel s’écoule une masse d’eau douce, un écosystème dynamique et complexe.
Une biodiversité surprenante
Contrairement à d’autres fjords, le Saguenay est riche en oxygène, favorisant la vie marine. Une communauté de bélugas y a élu domicile, et des petits rorquals ainsi que des phoques y trouvent leur nourriture.

La diversité est immense : plus de 2000 espèces sauvages, des algues microscopiques aux mammifères marins, ont été recensées. À 20 m de profondeur, les plongeurs peuvent explorer des tombants spectaculaires, couverts d’anémones rouge vif abritant crevettes et sépioles. Ces murs, parfois hauts de 60 m, sont tapissés d’anémones noduleuses (Hormathia nodosa), créant un paysage unique dans cet univers nocturne.

À la recherche du poulpe boréal
En plus des sépioles et des gorgonocéphales, le Saguenay abrite des nudibranches roses, des anémones multicolores, des soleils de mer (Pycnopodia helianthoides), des crevettes striées du Groenland et d’énormes caprelles (jusqu’à 5 cm !), bien plus grandes que celles des Escoumins.

Les poissons sont moins fréquents, mais on peut croiser des chaboisseaux, des loups et des poissons-alligators. Avec de la chance, le rare poulpe boréal (Bathypolypus arcticus), de la taille d’une balle de golf, peut être observé dans la vase. Malgré les défis (froid, courant, obscurité), la plongée dans le Saguenay est une expérience inoubliable.

L’histoire du fjord
Les premiers Européens à fréquenter la région furent les pêcheurs basques, au XVIe siècle, chassant la baleine noire et la baleine boréale. Jacques Cartier, lors de son second voyage (1535-1536), fut le premier à explorer le Saguenay. Le nom, d’origine amérindienne, signifie « là où l’eau sort ». Cartier nota la présence de baleines à Tadoussac et décrivit une rivière entre « de hautes montagnes de pierre nue », mais riche en arbres. Des vestiges montrent une occupation humaine des rives du Saguenay depuis 8 000 ans, avec des chasseurs-pêcheurs échangeant avec les peuples du Saint-Laurent.
Des vagues sous-marines
Des vagues existent aussi sous l’eau, bien plus vastes que celles en surface. Le fjord du Saguenay en est le théâtre. Même par temps calme, des vagues de plusieurs mètres peuvent se propager, créant des turbulences comparables aux vagues déferlantes.
Ces vagues naissent de la stratification des eaux, où les eaux moins salées et plus chaudes flottent au-dessus des eaux froides et salées. L’halocline, située à 10 m de profondeur dans le Saguenay, guide ces vagues.

Alors que le vent crée les vagues de surface, l’origine des vagues sous-marines est moins connue. La perturbation de la thermocline ou de l’halocline par les courants de marée autour d’obstacles sous-marins, comme les trois seuils du fjord du Saguenay, est une explication. Ces seuils créent des oscillations se propageant sur des kilomètres. Leur présence peut être visible en surface par une alternance de zones lisses et agitées.
Bien que vastes, ces vagues oscillent lentement et sont moins puissantes que celles en surface. Leur durée est d’environ 2 minutes et les vitesses verticales associées avoisinent 0,1 à 0,5 m/s.

Un plongeur pris dans ces vagues serait déplacé verticalement à ces vitesses pendant 1 à 2 minutes, devant compenser pour maintenir sa profondeur. Peu de cas de plongeurs affectés par ces vagues ont été rapportés. Des expériences avec des plongeurs seraient nécessaires pour mieux comprendre ce phénomène. (Source :« L’étrange phénomène des vagues sous-marines et l’impact sur les plongeurs : une porte ouverte pour une collaboration scientifique », Daniel Bourgault, Ph. D et Dany Dumont, Ph. D, ISMER, En Profondeur, Vol. 18, n° 2).
Plonger dans des conditions extrêmes
La plongée dans le Saguenay représente un défi. La température de l’eau (2-6°C) exige une combinaison étanche. La visibilité (25-30 m) est exceptionnelle, compensant le froid. Les paliers en eau douce, plus chaude, sont un soulagement.

Le Saguenay est « gourmand » en équipement : tout objet perdu est irrécupérable. Remonter à bord peut être difficile, nécessitant parfois de se déséquiper dans l’eau. L’obscurité et la profondeur peuvent causer le vertige, rappelant une sortie dans l’espace. Une flottabilité parfaite est essentielle. Les courants peuvent entraîner vers les profondeurs. Une grande vigilance est donc de mise.
Bien que la plongée en bateau soit idéale, Sainte-Rose-du-Nord offre un accès du bord, géré par la Corporation nautique du quai de Sainte-Rose-du-Nord. Ce site est parfait pour la photo macro, avec des conditions similaires au reste du fjord.

Plonger dans le Saguenay demande de sortir de sa zone de confort. Il est recommandé de doubler les équipements (systèmes respiratoires, lampes, masques, bouées). Des centres comme Accès Plongée Saguenay et Limitless sont présents. L’accès du bord reste une option pour une logistique simplifiée.
(1) Lire « Du grand large aux Grands Lacs »de Yves Paccalet et Jacques-Yves Cousteau – éd. Flammarion 1985 / coll. L’odyssée – NDLR
Cet article, initialement écrit par Sébastien Pelletier pour l’édition papier de PLONGEZ!, a été adapté pour le web.



