Fin 2022, l’équipe d’UNSEEN a pris la direction des eaux profondes des Moluques pour réaliser une mission unique. L’objectif : établir un premier inventaire des fonds marins inexplorés, répertorier poissons, coraux et éponges, ainsi qu’évaluer la pollution plastique dans la région. Au programme, de belles découvertes et des espèces encore inconnues !

Les Moluques, un archipel plein de promesses
Le nom des Moluques évoque des images d’ailleurs, avec des cargaisons d’épices et des navires chargés de noix de muscade et de clous de girofle. L’éloignement de l’archipel, à l’est de l’Indonésie, a longtemps protégé ses richesses des foules touristiques. Toutefois, Alexis Chappuis, le chef de projet, souligne qu’un nombre croissant de bateaux, estimés à 200 depuis les Raja Ampat, prennent désormais la route des Moluques. Les mouillages se diversifient, même à de grandes profondeurs. Leur mission est claire : documenter et valoriser ces fonds marins précieux afin d’en assurer la protection avant qu’il ne soit trop tard.
Des écosystèmes sous-marins à sauvegarder
Avec le changement climatique affectant déjà tous les récifs mondiaux, la préservation des écosystèmes coralliens mésophotiques (MCE), situés entre 40 et 200 mètres de profondeur et représentant potentiellement 80 % des habitats coralliens, devient cruciale. Ces zones jouent un rôle essentiel dans le maintien de la santé des écosystèmes et peuvent servir de refuges pour certaines espèces de coraux et de poissons face aux pressions anthropiques et climatiques croissantes. Pourtant, ces eaux, jadis presque vierges, restent encore largement inexplorées. Situé dans le Triangle de Corail, l’Indonésie est un point névralgique pour la biodiversité marine, tant en termes de diversité des espèces coralliennes que de poissons et mammifères marins. L’équipe d’UNSEEN a donc exploré durant un mois plus de 25 sites, principalement à plus de 100 mètres de profondeur, à la recherche des trésors cachés des Moluques.

Une collaboration scientifique riche
Le projet a été réalisé avec des partenaires locaux tels que l’université Pattimura d’Ambon (UNPATTI) et le Centre de recherche sur les milieux profonds (RCDS-BRIN), ainsi qu’avec le soutien du Muséum national d’Histoire naturelle (MNHN) de Paris et du « Exploration Technology Lab » de National Geographic Society. Au total, une quinzaine de personnes ont collaboré, mais seules trois plongeurs en recycleur ont exploré les profondeurs : Alexis Chappuis, chef de projet et photographe ; Marc Crane, directeur de plongée et collecteur de données ; et Audita Harsono, qui a assuré certaines vidéos sous-marines. Ensemble, ils ont passé de nombreuses heures sous l’eau, avec un temps de plongée moyen dépassant trois heures et demie, allant jusqu’à cinq heures pour atteindre jusqu’à 140 mètres de profondeur. Chaque immersion comportait des prises de vue photo et vidéo pour documenter les espèces rencontrées, en plus de prélèvements d’eau et de sédiments.
Découvertes inédites parmi les poissons
Le but de la mission consistait principalement à dresser un inventaire de la faune récifale profonde, en se concentrant sur les poissons. Les résultats ont été prometteurs, avec près d’une centaine d’espèces identifiées grâce à des experts comme Steve Lindfield, Mark Erdmann et Gerald Allen. Alexis précise : « Pour certaines espèces mésophotiques, nous avons ramené les premiers clichés d’individus dans leur habitat naturel. » Parmi les découvertes, le poisson-ange (Centropyge abei) a été photographié à 118 mètres, tandis qu’un chromis bleu profond (Chromis abyssus) a été observé à 128 mètres. D’autres espèces, auparavant jamais décrites, telles qu’un odontanthias coloré (Parapercis sp.) et un petit serranidé inconnu (Plectranthias sp.), ont également été documentées. Ces résultats laissent penser que cette région pourrait être un centre de rayonnement pour plusieurs espèces.

À la recherche du cœlacanthe
L’équipe avait pour objectif de mieux cerner les habitats profonds des îles volcaniques et coralliennes de l’archipel, une étape essentielle pour établir des mesures de conservation appropriées. Ces habitats sont favorables au mythique cœlacanthe. Au cours des plongées, l’équipe espérait rencontrer ce poisson préhistorique, notamment le Dr. Mark Erdmann, qui l’a découvert dans les eaux indonésiennes. Bien qu’aucun cœlacanthe n’ait été aperçu, des habitats propices ont été identifiés, notamment des grottes et surplombs entre 100 et 120 mètres. Plusieurs espèces rencontrées, comme le poisson savon (Aulacocephalus temminckii), sont répertoriées dans les grottes comoriennes où vivent des cœlacanthes.
Une plongée dans un monde fascinant
Les plongées ont également permis d’observer des scènes de chasse spectaculaires, notamment celles des tricots rayés asiatiques (Laticauda semifasciata) à 70 mètres. Les serpents marins semblaient interagir avec les carangues bleues (Caranx melampygus), à la recherche de poissons cachés. De grandes aggregations de vivaneaux chiens rouges (Lutjanus bohar) et de pompaneaux lunes (Trachinotus blochii) ont également été observées. Cette diversité marine illustre l’importance de préserver ces écosystèmes.

Évaluation de la pollution plastique
La mission avait également pour but d’évaluer l’impact des déchets plastiques sur les récifs mésophotiques de l’archipel. Seul un site exploré, proche d’un village isolé, semblait gravement touché par des macro-déchets. Chaque plongée dévoilait cependant des résidus de pêche abandonnés. L’analyse des microplastiques est en cours, prise en charge par le centre de recherche indonésien, RCDS-BRIN.
Un succès pour l’expédition
Bien que l’équipe doive encore analyser les données collectées pendant des mois, cette première mission de plongées profondes dans les Moluques est un succès. Entre espèces inédites et connexions avec d’autres régions, elle renforce le statut de hotspot de biodiversité de l’archipel. Ces informations pourraient également influencer les politiques de préservation.
Suivi des missions de l’association UNSEEN
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UNSEEN 2022 en chiffres
- Nombre total de plongées profondes : 25 (23 à plus de 100 mètres)
- Temps total d’immersion par plongeur : +4 jours
- Plongée la plus longue : 5 h 13 min
- Temps de plongée moyen : 3 h 34 min
- Plongée la plus profonde : -140 mètres
Une caméra à grande profondeur
Une caméra lestée et équipée d’appâts a été déployée pendant 7 jours à des profondeurs de 160 à 400 mètres, supervisée par le Dr Jonatha Giddens, scientifique en chef du projet de recherche océanique de la National Geographic Society. Environ 3 heures par session, elle a pu capturer tout ce qui s’est approché. Bien que l’analyse soit en cours, quelques premières observations, comme un requin de l’espèce Hemitriakis indroyonoi, ont été faites.
Plonger en zone inconnue
Pour réussir cette expédition, l’équipe a dû s’adapter à des contraintes géographiques et organiser son matériel sur un bateau support. Les plongeurs ont été formés pour gérer l’équipement et assurer leur sécurité. La profondeur des sites a compliqué la mise en place de protocoles de plongée.
Autonomie durant l’expédition
Sans caisson hyperbare à disposition, l’équipe a mis en place un protocole de recompression en cas d’incident. De plus, ils ont dû s’organiser pour un mois en autonomie totale. Cela a nécessité une préparation minutieuse de matériel de rechange et d’équipements, afin de pouvoir intervenir sur place en cas de besoin.
Un rôle précis pour chaque membre
Chaque jour, l’équipe élaborait un plan de plongée détaillé, suivi d’un briefing pour assurer que chacun connaissait son rôle. Les plongeurs de soutien avaient pour mission de ravitailler les plongeurs profonds et de les aider durant la décompression.
Des récifs coralliens en danger
Mareike HuhnUhne, biologiste impliquée dans l’association Luminocean, souligne l’importance de cette région qui abrite une grande diversité corallienne dans des eaux profondes, réduisant les risques de blanchiment. Cependant, le changement climatique, la pêche non durable et les déchets plastiques menacent malgré tout ces écosystèmes. La sensibilisation des communautés locales est essentielle pour assurer une gestion durable et bénéfique pour la pêche.
Cet article, initialement écrit par Isabelle Croizeau pour l’édition papier de PLONGEZ!, a été adapté pour le web.
Images © Alexis Chappuis



