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À l’aube, le port s’éveille. Les petites barques bleues quittent le quai, leur moteur ronronne à peine. Les pêcheurs connaissent chaque rocher, chaque courant, chaque saison. Ici, la mer n’est pas un terrain à exploiter, mais une voisine avec qui l’on vit depuis toujours. La pêche côtière, c’est l’art de prendre sans vider la mer. Des filets modestes, des lignes, des casiers… On capture des dorades, des rougets, des loups, des dentis, quelques poulpes et autres crustacés, toujours dans le respect des cycles. Rien à voir avec les chalutiers industriels qui labourent les fonds marins comme on rase une forêt et qui, en quelques heures, privent de vie les fonds marins.

Cette pêche-là veut nourrir les villages. Elle ne souhaite pas alimenter les supermarchés du bout du monde. Elle garde vivantes des recettes, des gestes transmis de père en fils, de mère en fille. Elle est bien souvent une affaire de famille, à l’image de l’agriculture, avec tout autant de difficultés, mais toujours avec la même fierté d’exercer un métier difficile, parfois méconnu et souvent mal aimé.
Mais elle est fragilisée par la concurrence des grandes flottilles, par les quotas mal adaptés, par les mers qui se vident à cause de la surpêche. Elle s’inquiète de la pollution des eaux, des déchets en mer, du changement climatique qui perturbent le fonctionnement du milieu et les saisons.

Protéger la pêche côtière, c’est protéger un équilibre : une économie locale, une biodiversité précieuse, une culture et une histoire qui ne se racontent pas dans les livres, mais dans l’odeur du poisson grillé et des embruns. C’est garder en mer la présence d’individus qui connaissent la Méditerranée, qui la vivent et qui sont les premiers observateurs de son évolution. C’est aussi une richesse qu’il faut conserver.
Oui, comme pour chaque activité, il y a parfois des abus, des règles non respectées, des pratiques nous avouées, des réglementations non appliquées. Parfois cela se règle entre eux, porte fermée, entre les quatre murs de la prud’homie.

Défendre la pêche côtière, c’est défendre l’idée qu’en Méditerranée, la mer doit rester une source de vie et ne pas devenir uniquement un espace commercial. C’est défendre un système ancien, celui des prud’homies de pêche.
On raconte qu’il y a des siècles, bien avant que les ports ne s’emplissent de yachts, les pêcheurs méditerranéens se réunissaient à l’aube, sur le quai, pour décider ensemble des lois de la mer. Pas des lois écrites dans des bureaux lointains, mais des règles nées du vent, des marées et du bon sens. C’est ainsi qu’au XVème siècle, en 1452, à Marseille, naquit la première prud’homie : une assemblée de pêcheurs élus par leurs pairs, chargés de dire le juste, de fixer les saisons, de choisir les filets permis et les zones interdites, de veiller sur la ressource et d’arbitrer les disputes. Mais également de rappeler sans cesse que la mer n’est pas à prendre. Elle se partage et elle se protège pour qu’elle nourrisse toujours les hommes.

Les prud’homies travaillent avec les scientifiques pour comprendre la mer, avec les élus pour défendre les ports et éviter les conflits d’usages et avec les consommateurs pour promouvoir le poisson local. Quand cela est possible, elles accueillent le public et les touristes pour se faire connaître, expliquer leur rôle et raconter leur histoire. Elles militent pour la création de cantonnements de pêche ou l’immersion de récifs artificiels afin de protéger et développer la ressource. Elles se battent pour défendre leur territoire et leur métier face à d’autres usages envahissants ou l’urbanisation croissante des petits fonds côtiers. Elles ne sont plus seulement une institution historique. Elles sont un modèle vivant de gestion durable, où la tradition et l’innovation se rencontrent. Elles font partie du patrimoine de la Méditerranée. Préservons la !
Texte Pierre Boissery.
Photos Hervé Colombini et Dominique Barray.