Chronique méditerranéenne : le retour du mérou, miracle écologique ou cauchemar des pêcheurs ?

C’est un toujours un spectacle captivant pour un plongeur sous-marin. Autrefois rare, presque invisible sur le littoral méditerranéen français dans les années 1980, le mérou brun (Epinephelus marginatus) est maintenant très présent sur nos fonds rocheux. Cependant, dans le monde de la pêche artisanale, un mécontentement grandit. À mesure que ce grand prédateur recolonise les fonds marins, les captures de poulpes et de langoustes diminuent. Dès lors, une question se pose : est-ce que le succès de la protection du mérou est devenu un cauchemar pour les pêcheurs et l’équilibre de nos côtes ?  

Le retour en force d’un géant des roches  

Pour comprendre l’ampleur du phénomène, il faut revenir quelques décennies en arrière. Dans les années 50, le mérou peuplait largement les côtes méditerranéennes. Mais la chasse sous-marine au harpon en pleine extension et la pêche ont provoqué l’effondrement de ses populations en trois décennies.  

Souvenons-nous du court-métrage documentaire de Jacques-Yves Cousteau, Par dix-huit mètres de fond, réalisé en 1942. Les images montrent Frédéric Dumas enchaîner les plongées et capturer de nombreux gros mérous en un temps record, illustrant ainsi l’extrême abondance de ce poisson à faible profondeur durant ces années-là.  

Photo Dominique Barray. Mérou juvénile.

Un tournant significatif s’est produit en 1993 avec la mise en place, en France, d’un premier moratoire interdisant sa pêche et sa chasse. Grâce à cette protection stricte, aidé sans doute égalementpar le réchauffement des eaux qui favorise sa reproduction sous nos latitudes, les effectifs ont fortement augmenté. Pour les plongeurs sous-marins nés après 1980, habitués à une mer sans mérous, ce retour peut parfois sembler être une prolifération anormale. Mais il s’agit sans doute en fait du retour progressif à un niveau antérieur et historique, montrant toute l’efficacité du moratoire renouvelé en 2023 pour 10 ans. Il concerne 6 espèces de mérous et espèces assimilées : le mérou brun (Epinephelus marginatus), la badèche (Epinephelus costae), le mérou gris (Epinephelus caninus), le mérou royal (Mycteroperca rubra), le mérou blanc (Epinephelus aeneus), le cernier commun (Polyprion americanus).

Un appétit insatiable pour le poulpe ?  

Certains pêcheurs tiennent donc aujourd’hui le mérou pour responsable de la diminution des prises de poulpes et de langoustes. Le débat ne se limite pas à la France. En Espagne et en Italie, particulièrement en Sicile et dans la mer Tyrrhénienne, plusieurs études scientifiques alimentent les interrogations. Dans des zones de réserves marines, ces travaux montrent que les céphalopodes (Octopus vulgaris) représentent 30 % à 40 % du régime alimentaire du mérou. Le poulpe, qui vit dans le même habitat rocheux, est une proie de choix pour un mérou adulte.  

Photo Dominique Barray.

En ce qui concerne les langoustes, la situation est plus mitigée. Leur carapace épineuse et leur comportement prudent et défensif en font des proies plus occasionnelles. Elles représentent souvent moins de 10 % de son régime alimentaire et sont surtout ciblées lors des mues.  

Rappelons ici que le régime alimentaire d’un mérou évolue au cours de sa vie. Sa mâchoire protractile et sa croissance importante déterminent directement la taille et le type de proies qu’il est capable de capturer.

Déstabilisation ou simple retour à l’équilibre ?  

Pour la communauté scientifique française et le Groupe d’Étude du Mérou (GEM), la réponse est claire. Le mérou ne détruit pas l’écosystème. Il le restaure. En tant que super-prédateur, le mérou joue un rôle de régulateur. Il chasse à l’affût. Il cible les individus les plus vulnérables, malades ou exposés. Les études menés dans les aires marines protégées montrent que les populations de poulpes et de crustacés se maintiennent à des niveaux élevés lorsque la pression de pêche est contrôlée.  Si le poulpe ou la langouste viennent à manquer par endroits, les véritables coupables se trouvent probablement ailleurs : la surpêche artisanale et récréative, le braconnage, ainsi que les anomalies de température qui perturbent probablement le recrutement des larves. 

Photo Dominique Barray.

Au lieu d’un déséquilibre causé par un « super-ogre », le retour du mérou symbolise simplement le rétablissement d’une chaîne alimentaire complète, avec ce prédateur à sa place naturelle, au sommet.  

Pour un plongeur, observer un mérou est devenu presque banal, même dans des zones considérées comme dégradées ou dans des zones portuaires où il n’est désormais pas rare de croiser de jeunes individus.  

Texte Pierre Boissery

Photo d’ouverture Nicolas Barraqué

Références : 

Maggio, T., Andaloro, F., & Hemida, F. (2006). Diet composition of Epinephelus marginatus (Lowe, 1834) from the central Mediterranean Sea. Scientia Marina, 70(4), 617-62.  

Reñones, O., Polunin, N. V. C., & Goñi, R. (2002). Size assigned dietary shifts in the dusky grouper Epinephelus marginatus from a western Mediterranean marine reserve. Marine Ecology Progress Series, 239, 211-220.

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