Il y a quelques mois, l’épave de l’Endurance, le navire de l’explorateur britannique Ernest Shackleton, a été retrouvée à 3000 mètres de profondeur au large de l’Antarctique, où il avait été brisé par les glaces en 1915. Cette découverte incroyable est le fruit d’une aventure humaine et technologique hors du commun, relatée par Nicolas Vincent, responsable des opérations sous-marines.
Un retour émouvant
Plus de trois mois après son retour, Nicolas Vincent partage les détails de l’expédition du Falklands Maritime Heritage Trust (FMHT), qui a conduit à la découverte de l’épave. Responsable depuis dix ans des opérations de Deep Ocean Search, une société spécialisée dans la recherche d’épaves dans le monde entier, il a rencontré de nombreux défis. « Mais la mer de Weddel, reconnaît-il, c’est autre chose. Avant de partir, personne ne savait vraiment à quoi s’attendre. » La préparation a donc dû tenir compte de conditions météo extrêmes, où le froid associé au vent peut provoquer des températures ressenties jusqu’à -40°C, ainsi que des défis techniques inédits.

18 mois de préparation minutieuse
Au cours de l’été austral 2018-2019, une première expédition, la Weddel Sea Expedition, a été organisée pour réaliser des relevés climatiques sur le Larsen C, une vaste barrière de glace, tout en cherchant à retrouver l’Endurance. Malheureusement, dès la première mise à l’eau, l’AUV (*) chargé de cette mission a été perdu. Retrouvé, il s’est égaré à nouveau et n’a plus été localisé. Suite à cet échec, Nicolas Vincent a été chargé de reprendre les opérations sous-marines. L’épave se trouvant à 3000 mètres de profondeur dans une zone où la banquise restreint l’eau libre, la tâche s’annonçait complexe. « Dès août 2020, j’ai commencé à consacrer tout mon temps à repenser les solutions techniques aux nombreux défis à relever », explique-t-il.

Mobilisation des AUV
Pour surmonter ces défis, Nicolas a décidé de mobiliser deux Sabertooth, des AUV suédois capables d’atteindre 3000 mètres de profondeur. De septembre à décembre 2020, les engins ont été construits et équipés de sonars à longue portée et d’outils de capture d’images à haute résolution. Des essais ont été menés au large de Toulon jusqu’à 2400 mètres. « Cette première à cette profondeur nous a permis de calibrer les capteurs et de simuler des situations techniques potentielles », souligne-t-il.

Les engins, pesant chacun 1,7 tonnes et mesurant 4,5 mètres de long, devaient pouvoir être mis à l’eau à travers 5 mètres de glace. L’équipe a donc imaginé et construit une tarière de 1,20 mètre de diamètre, expérimentée dans un container rempli de glace. Un portique de mise à l’eau a également été fabriqué pour faciliter cette opération. Au total, 13 à 15 tonnes de matériel devaient être transportées, nécessitant la planification d’un hélicoptère et de l’installation d’un campement. Cette logistique immense a finalement pu être simplifiée lorsque le brise-glace a réussi à atteindre la zone de recherche.
Mission en avion cargo
Décembre 2021 marquait le début de la mission. Le trafic maritime ayant souffert de la crise Covid, un avion cargo a été mobilisé pour transporter les 50 tonnes de matériel d’expédition Endurance 22 depuis la France jusqu’à Cape Town. Le 25 décembre, juste à temps pour les fêtes, il a atterri en Afrique du Sud. Après avoir rassemblé les 63 membres de l’expédition, dont 16 pour la prospection sous-marine, le S.A. Agulhas II a pris la mer le 5 février. La route vers la mer de Weddell a été tumultueuse, avec des vagues de plus de douze mètres ; heureusement, le navire était conçu pour cela.

La glace comme principale adversaire
Nicolas Vincent souligne l’importance de la glace dans cette expédition. « Travailler en eau libre n’est pas pareil qu’opérer sous la glace. Si l’AUV rencontre un problème, il peut remonter n’importe où en eau libre. Sous la glace, il doit pouvoir remonter uniquement dans une zone libre. » Ce défi a nécessité une évaluation continue de la dérive de la glace, avec l’aide de modèles fournis par l’AWI allemande.

30 plongées pour localiser l’épave
Il a fallu pas moins de 30 plongées pour découvrir l’épave, deux jours avant l’échéance. « Au départ, nous avions défini une zone de recherche en nous basant sur la dernière position connue du capitaine », explique Nicolas. Le capitaine Franck Worsley avait en effet noté sa position dans son journal, conservé au Scott Polar Research Institute. Avec une zone de couverture de 8 par 15 nautiques, l’exploration est devenue complexe en raison des conditions de glace. Au bout de 20 jours, bien que 80 % de la zone ait été explorée, la découverte semblait échapper à l’équipe.

Une découverte émouvante
Finalement, grâce à un sonar latéral à grande portée, une image remarquable est apparue à l’écran. Environ six kilomètres du lieu du naufrage, l’Endurance devait se trouver là. « L’AUV était à l’eau depuis des heures et presque à court de batterie. J’ai insisté pour qu’il montre l’épave avant de remonter », confie Nicolas. Les premières images ont révélé le flanc bâbord, le pont principal et, finalement, l’étrave du navire. Quelques heures plus tard, la confirmation est venue avec le nom de l’Endurance visible à la poupe. L’épave, incroyablement bien conservée, restait en position verticale, protégée par le froid.

Les plongées suivantes ont permis d’inspecter plus en détail le navire, et l’AUV* a stocké des données pour la création d’un modèle 3D de l’épave, facilitant ainsi son étude par des archéologues. Elle est désormais déclarée site et monument historique, un témoignage durable de l’aventure polaire.
(*) Robot autonome sous-marin (Autonomous Underwater Vehicle) qui, comme son nom l’indique, se déplace de façon autonome.

Le naufrage de l’Endurance
Le 6 août 1914, l’Endurance met les voiles de Plymouth pour rejoindre Buenos Aires, puis Grytviken, station baleinière de Géorgie du Sud. Quelques mois plus tard, le trois-mâts goélette de 44 mètres emmène l’équipe de l’expédition Impérial Trans-Antarctic à la baie de Vahsel. A bord, 28 membres d’équipage et l’explorateur Ernest Shackleton tentent la première traversée du continent antarctique à pied. En janvier 1915, le navire est pris par les glaces près de la barrière de Larsen. Après neuf mois à bord dans des conditions précaires, la coque du navire cède sous la pression de la glace. Le 21 novembre 1915, l’Endurance coule par 3000 mètres de fond. L’équipage se réfugie sur l’île de l’Éléphant en attendant que Shackleton tente une odyssée par mer. Après 16 jours en mer, ils atteignent la Géorgie du Sud. Le 30 août 1916, tous les membres de l’expédition sont finalement récupérés.
Lors de leur retour, l’équipe s’arrête sur la tombe de Shackleton, rendant hommage au centenaire de son décès, coïncidant avec l’heure de son inhumation.
Falklands Maritime Heritage Trust : www.fmht.co.uk
Endurance 22 : www.endurance22.org
Cet article, initialement écrit par Isabelle Croizeau pour l’édition papier de PLONGEZ!, a été adapté pour le web.
image d’ouverture © Falklands Maritime Heritage Trust



