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Ils fouillent les épaves englouties

Dans les profondeurs marines, les yeux affûtés des archéologues sous-marins sont essentiels. Ces plongeurs, animés par leur passion pour l’Histoire, mettent à jour les vestiges d’activités humaines le long des côtes, ainsi que les tragédies des naufrages. Découvrez les expériences d’Anne Lopez-Joncheray, Anne Hoyau-Berry et Serge Ximénes.

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Une fois l’épave fouillée et étudiée au millimètre près, les plongeurs archéologiques amarrent les objets (ici des amphores) pour les remonter en surface. © André Ruoppolo.

Une passion pour l’exploration

Les plongeurs archéologues consacrent leur vie à leur passion. La France est un pionnier dans ce domaine, avec une renommée internationale. Parmi les figures emblématiques, Serge Ximénes, autodidacte en archéologie, a dédié plus de cinquante ans à l’exploration des épaves entre Fos-sur-Mer et Marseille, incluant l’ancien port romain d’anse des Laurons à Martigues et une épave sarrasine près de l’île Plane (archipel de Riou, Marseille).

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Serge Ximénes a toujours aimé prospecter des épaves et former des plongeurs instructeurs. © André Ruoppolo

Serge a été initié à la plongée par son frère, dans les eaux marocaines. Arrivé à Marseille en 1962, il a plongé sur l’épave du paquebot Le Liban. Visionnaire, il s’est formé à Niolon pour devenir moniteur fédéral, puis a intégré l’équipe des plongeurs de la Comex. Après divers chantiers internationaux, il est revenu pour superviser le service hyperbare de la clinique Résidence du Parc. En parallèle, il dirige le Groupe de recherche archéologique sous-marine (GRASM), une association fondée pour partager sa passion.

En 1976, une découverte marquante a changé sa vie : « La météo nous a contraints à nous abriter du Tiboulen de Maïre. Après des exercices de formation de niveau 4, j’ai suggéré de plonger plus bas. À 46 m, on a eu l’impression de voir des éléphants allongés sur le fond ! À 51 m se trouvait un immense chargement d’amphores… ». Les plongées du GRASM ont duré plus de dix ans sur cette épave de 30 m sur 10, révélant l’un des plus grands gisements antiques : 500 amphores de 23 types différents. « Le navire provenait de Rome, avait traversé le détroit de Gibraltar jusqu’à Cadix, transportant vaisselle du Maroc, amphores de Venise et autres ibériques. »

Vestiges exposés au musée

Chaque plongée historique est une aventure fascinante. Serge Ximénes a toujours aimé former des plongeurs instructeurs en France, au Maroc, en Égypte et en Israël sur les techniques de recherche. Il retrouve son esprit d’explorateur en découvrant des objets d’une grande valeur historique : « Nous avons retrouvé un tampon utilisé pour marquer les bouchons d’amphores, datant de 116 après J.-C., et des lampes à huile… ». Les artefacts découverts sont remis au ministère de la Culture, via le DRASSM, puis exposés au Musée d’Histoire de Marseille (MHM) et au Musée des Docks romains.

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Une amphore à l’entrée du port de Marseille, berceau de l’archéologie sous-marine.

Serge a donné de nombreuses conférences sur ses découvertes, contribuant à retracer la vie à Marseille à l’époque romaine. En raison de son expertise, il a présidé la commission d’archéologie régionale et nationale, tout en examinant de nombreuses demandes d’autorisation de fouilles.

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En cours de montage, la nouvelle exposition dédiée à l’épave du Magenta. © Musée archéologique de Saint Raphaël.

Une quête d’exploration sous-marine

Anne Lopez-Joncheray se concentre sur une autre zone de la Méditerranée. Originaire d’Agay (Saint-Raphaël), elle est avant tout une plongeuse en quête d’aventure : « Dans l’immensité bleue, j’adore sortir des zones de confort des rochers pour explorer l’inconnu ». Elle compare la mer à une immense bibliothèque. En 1992, elle a obtenu son brevet d’État non pas pour enseigner, mais pour plonger en autonomie, ainsi que son CAH de classe 2B. Pour devenir archéologue sous-marin, elle a étudié à l’EHESS à Aix-en-Provence, rédigeant un mémoire sur l’épave du Barthélémy B, située à 35 m au large d’Anthéor.

Scruter chaque détail

Son objectif n’est pas l’exploit, mais l’aventure du terrain : « Un naufrage ressemble à une scène de crime. Nous devons mener l’investigation pour répondre aux questions : quand ? comment ? pourquoi ? et avec qui ? ».

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Relevé d’architecture navale de l’épave ZI24 (Rance, Saint-Malo). © Maxime Sekouri, ADRAMAR

Ce travail minutieux permet d’établir un état des lieux des découvertes. Anne, qui dirige le Musée Archéologique de Saint-Raphaël, a notamment fouillé le site de la balise de la Chrétienne, où Jean-Pierre Joncheray avait commencé les fouilles dès 1972. « Deux bateaux ont sombré, laissant des blocs de marbre de 4 par 6 m. En étudiant les céramiques, nous avons décelé deux époques différentes, séparées de 200 ans : le premier navire du 1er siècle avant J.-C., et le second du 2e siècle après J.-C. », explique-t-elle. Avant de plonger, elle se prépare avec un registre mémoriel pour retenir chaque détail, touchant parfois la matière sans gants pour en apprécier la texture.

Stabiliser et étudier les objets

Les archéologues sont constamment en mouvement, le temps pressant. À l’épave « K » de la Chrétienne, Anne se souvient d’avoir noté, en remontant au palier : « grand tube en métal, 1,60 m ». Son partenaire Jean-Pierre a ri en répondant : « En français, cela s’appelle un canon ! » Après études, il s’est effectivement avéré que c’était un canon Louis XIV. Les objets extraits de l’eau sont immergés dans de l’eau douce pour stabilisation. Ce processus peut prendre des mois, voire des années selon les matériaux. Chaque pièce est dessinée, photographiée et numérotée, puis envoyée au DRASSM. Un mois de fouilles représente au minimum une année de travail.

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Réalisation d’une coupe transversale du fond de carène du navire. © Maxime Sekouri

Anne réalise en moyenne 200 plongées par an. « On cherche beaucoup et trouve peu. La magie réside dans chaque plongée, où l’espoir d’une nouvelle découverte se renouvelle constamment », s’enthousiasme-t-elle. Sur l’épave du Prophète, près du cap Lardier (La Croix-Valmer), le couple Joncheray a mené plusieurs campagnes de fouilles entre 2007 et 2011.

Multiplier les preuves archéologiques

Anne Hoyau-Berry, son collègue, partage ce vécu. Formée à l’Université de Lille 3, elle a exploré les eaux du Rhône, de la Bretagne, et de l’océan Indien. Sa découverte de la plongée lors de sa troisième année d’études a été une révélation. Pour combiner sa passion, elle a passé ses niveaux de plongée jusqu’au 4, ainsi que son CAH 2B à l’INPP. Ses débuts en fouille archéologique se sont faites en Méditerranée, sur les épaves antiques de Porquerolles.

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Prise de mesure et de référencements géographiques à l’aide du carroyage, sur l’épave ZI24 (Rance, Saint-Malo).

Luc Long, son premier formateur, lui a enseigné à ne pas se fier à l’apparence. « L’essentiel est de multiplier les preuves », explique-t-elle. Une bague trouvée, par exemple, peut être essentielle pour établir les datations. Sur les épaves de la Natière, Anne a également découvert un jeu de dés caché, témoignant de l’ingéniosité humaine. « C’est captivant de renouer avec nos ancêtres à travers ces enquêtes ».

Protéger les sites du pillage

Aujourd’hui, Anne Hoyau-Berry est responsable de l’ADRAMAR, une association visant à valoriser le patrimoine culturel immergé sous la direction du DRASSM. Créée en 1993, elle a contribué à l’Atlas archéologique des 2 Mers, désormais appelé Atlas Ponant. Cette base publique recense des épaves sur 1500 km de côtes françaises. « Nous ne fournissons pas les coordonnées exactes pour éviter le pillage », souligne Anne.

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Sortie de l’aspirateur sous-marin qui débarrasse du sable l’épave du Prophète, au large du cap Lardier (Var). © Nicolas Barraqué

Les recherches documentaires sont suivies de vérifications sur le terrain. Anne a enregistré des pêcheries anciennes, datables de 5000 ans avant J.-C., en baie du Mont Saint-Michel, où des alignements de pierres servaient de pièges naturels pour capturer les poissons.

Une patiente enquête

L’état de conservation des vestiges émerveille toujours Anne, notamment l’épave ZI24 près du barrage de la Rance à Saint-Malo, à 18 m de profondeur. Depuis 2011, des campagnes de fouilles de trois semaines ont été menées. L’équipe a seulement 50 minutes par jour à marée haute, quand les turbines de l’usine sont arrêtées. Découverte en 1989, cette épave présente des caractéristiques architecturales uniques.

Les opérations de fouille nécessitent de dégager une épaisse couche sédimentaire protégeant l’épave. Une fois dégagée, l’ossature est mesurée, dessinée et photographiée. Les analyses de bois ont révélé la date d’abattage des arbres entre 1663 et 1665. « Cela pourrait être le naufrage de la Marie Précieuse, navire de pêche aux baleines », conclut Anne. Cette époque maritime est riche pour les passionnés, et ses recherches sur la piraterie, notamment à Madagascar et à l’île Maurice, sont présentées dans le documentaire « La véritable histoire des pirates » diffusé par Arte.


Une formation spécifique

À la demande de l’Unesco, une formation alliant archéologie et plongée a été créée à l’Université Aix-Marseille. MoMArch (Master of Maritime and Coastal Archeology) accueille huit étudiants par an, offrant des cours théoriques et des stages pratiques. En savoir plus

Exposition à Saint-Raphaël

Le Magenta, une frégate coulée en 1875, a été fouillé par les pionniers de l’archéologie sous-marine. Le musée archéologique de Saint-Raphaël présente cette histoire avec des pièces restaurées et des stèles puniques. Exposition du 5 mai au 30 septembre 2023. Découvrir l’exposition

Exposition à Marseille

Le Musée d’Histoire de Marseille traite du pillage dans l’exposition « Trésors coupables, pillages archéologiques en France et dans le bassin méditerranéen » jusqu’au 12 novembre 2023. Explorer l’exposition

Plonger sur des reconstitutions

L’association ADRAMAR a conçu de faux sites archéologiques accessibles aux plongeurs, avec le soutien de la région Bretagne. À Saint-Malo, cinq canons du XVIIIe siècle et une ancre sont en immersion pour l’observation. Découvrir ADRAMAR

Le GRASM a 50 ans

Le 1er juillet 1972, Serge Ximénes fondait le GRASM à Marseille, organisant des fouilles sous l’autorisation du ministère de la Culture. De nombreux plongeurs ont validé leurs brevets au sein de l’association. En savoir plus sur le GRASM


Cet article, initialement écrit par Alexie Valois pour l’édition papier de PLONGEZ!, a été adapté pour le web.

Images © Nicolas Barraqué, André Ruoppolo, Maxime Sekouri

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