Souvent, lors de nos plongées, les mangroves se profilent en bordure des récifs tropicaux, mais nous les ignorons. Quelle erreur ! Pénétrer dans l’univers secret des mangroves équivaut à découvrir un décor féerique. Imaginez-vous au cœur de forêts immergées, guettant la présence de trolls ou d’elfes derrière chaque tronc noueux et chaque racine ancrée dans la vase. Pourtant, pas de magie ici, seulement la nature à son apogée !

Ces paysages sous-marins étonnants sont façonnés par les mangliers, aussi appelés palétuviers. Ces arbres exceptionnels sont capables de vivre en eau de mer, une particularité qui les classe parmi les halophytes. Rares sont les espèces capables de rivaliser avec eux dans un environnement aussi hostile. C’est pourquoi ils y prospèrent, constituant de véritables remparts végétaux qui protègent les côtes tropicales.
L’accès à ces forêts est ardu. Depuis la terre, la vase nous englue et l’enchevêtrement de troncs, de branches et de racines forme un obstacle infranchissable. L’approche par la mer est donc préférable. L’apesanteur relative facilite alors la « flottaison » entre les frondaisons. Oubliez l’équipement de plongée, trop encombrant et risquant de s’accrocher partout. Un simple masque et un tuba suffisent, car l’exploration se concentre entre la surface et deux mètres de profondeur. Attention toutefois : l’aventure est déconseillée aux claustrophobes et exige une bonne capacité d’apnée, car on peut se retrouver coincé. Bienvenue au pays des merveilles !

Naissance d’un Palétuvier
La vie commence avec la naissance. Chez les palétuviers, tout débute avec la floraison. La pollinisation varie selon l’espèce. Chez les Rhizophora, le vent transporte le pollen, bien que certains insectes visitent parfois les fleurs. La pollinisation des Avicennia et d’autres genres dépend de la présence d’abeilles. Enfin, des animaux plus grands contribuent à la pollinisation chez certains mangliers.
Le plus fascinant reste ce qui suit la pollinisation, notamment chez les Rhizophora, l’espèce la plus répandue dans les mers tropicales. Alors que la plupart des plantes à fleurs produisent des fruits ou des graines prêtes à germer dans le sol, les palétuviers sont vivipares : leurs graines germent directement sur l’arbre parent avant de tomber.
Le développement des plantules sur l’arbre peut prendre des semaines, voire des mois. Un propagule se forme alors, capable de produire sa propre nourriture grâce à la photosynthèse. À maturité, ce propagule tombe dans l’eau et dérive sur de longues distances jusqu’à trouver un environnement favorable. Prêt à s’enraciner, le propagule change de densité et passe d’une position horizontale (dispersion) à une position verticale (enracinement dans la vase).

La Diversité des Espèces
Le terme « palétuvier » regroupe une cinquantaine d’espèces, réparties en 20 genres et 16 familles. La séparation au niveau des familles est un fait évolutif ancien. L’adaptation à la survie en eau de mer s’est donc produite au moins 16 fois de manière indépendante ! Il ne s’agit pas d’une caractéristique unique transmise par un ancêtre commun, mais d’une « invention » répétée. C’est un exemple de convergence, comme les ailes des papillons, des oiseaux et des chauves-souris.
Les trois espèces les plus courantes sont le palétuvier rouge (Rhizophora mangle), circumtropical, le palétuvier blanc (Sonneratia alba) et le palétuvier gris (Avicennia marina), tous deux endémiques de l’Indo-Pacifique.
Exploration de la Mangrove
Approchons-nous de la mangrove, puis aventurons-nous-y, d’abord en surface, puis sous l’eau. Un univers de verdure, aux senteurs mêlées de sel et de vase, nous attend.
La densité de matière organique (feuilles, branches, racines) est impressionnante. Elle est produite par la photosynthèse dans les frondaisons. Les plantes absorbent le dioxyde de carbone (CO2) de l’atmosphère via les feuilles et l’eau (H2O) via les racines pour créer des molécules organiques (sucres, lipides, protéines), tout en rejetant du dioxygène (O2). Les mangroves jouent ainsi un rôle crucial de puits de carbone et de fournisseur d’oxygène.
L’énergie solaire alimente cette machine extraordinaire. Difficile de trouver un écosystème plus écologique ! L’omniprésence de la chlorophylle, cette molécule magique captant l’énergie solaire, explique la prédominance du vert.
Vie et Mort dans la Jungle Sous-Marine
Une fois immergé dans cette jungle sous-marine, on bascule dans un autre monde. Se frayer un chemin dans ce labyrinthe est un défi !
La vie foisonne. Au-dessus de la surface, les feuilles alimentent cette biocénose luxuriante. Certaines branches, alourdies, percent même la surface. L’entrelacs de racines témoigne également de cette vitalité.

Mais comme partout, la vie n’est pas éternelle. Les feuilles mortes jonchent le sol, formant un tapis automnal rouille. Des branches et des morceaux de racines se détachent également des arbres.

Bactéries et protozoaires s’attaquent à cette matière organique, recouvrant le fond d’un voile translucide. Parfois, une brume blanchâtre flotte entre les racines.

Ces décomposeurs transforment la matière organique morte en substances minérales, nécessaires aux palétuviers pour élaborer de nouvelles molécules organiques. Un parfait exemple de recyclage ! Ce processus de minéralisation favorise également la prolifération d’autres plantes et algues à proximité des mangroves. Des herbiers de thalassies s’installent souvent en bordure, contribuant au cycle de la matière.
La Respiration des Palétuviers
Un défi majeur pour les palétuviers est leur adaptation à la vie dans l’eau. Leurs racines ont besoin d’oxygène pour leur croissance et leur survie. Chez les plantes terrestres, l’air circule entre les particules du sol et alimente les racines en O2. Mais dans la vase ou le sable, composés de particules fines et denses noyées dans l’eau, l’air ne circule pas. De plus, l’eau contient moins d’oxygène que l’air. Immergées en permanence, les racines étoufferaient.
C’est pourquoi les palétuviers ont développé des racines aériennes. Ces racines peuvent être partiellement submergées à marée haute, mais sont exposées à l’air à marée basse. Elles respirent alors grâce à de petits pores, appelés lenticelles.

Une Forêt Peuplée de Poissons !
Les palétuviers et leurs décomposeurs microscopiques ne sont pas les seuls habitants de la mangrove. Ce labyrinthe végétal abrite une multitude d’espèces, tant au-dessus qu’en dessous de l’eau. Refuge, cachette ou support, la mangrove est une communauté riche, allant des éponges multicolores et des hydraires urticants aux poissons et aux oiseaux, en passant par les huîtres et les limules préhistoriques. Découvrons ce petit monde !

Nager dans une forêt est une expérience unique. Cette forêt magique est tapissée d’algues imitant mousses et fougères, d’éponges faisant office de champignons et de synascidies jouant les lichens. Les crustacés remplacent les insectes. Et quand on voit des poissons multicolores évoluer entre les branches et les racines, on a l’impression qu’ils se prennent pour des oiseaux ou des papillons !

Des dizaines, voire des centaines d’espèces fréquentent les mangroves, souvent à l’état juvénile. Les petits poissons y sont en sécurité, car les grands prédateurs ne peuvent pas s’y aventurer. De rares surprises peuvent nous attendre : requins, crocodiles, lamantins ou dugongs pénètrent parfois dans les chenaux des mangroves, les premiers pour chasser, les autres pour brouter paisiblement les herbes marines.

Les Habitants de la Vase
La vase entre les racines regorge de molécules organiques issues de la décomposition végétale. S’y ajoutent champignons et bactéries qui dégradent cette manne, ainsi que les algues microscopiques qui se développent grâce à la lumière solaire. Un véritable festin pour d’autres organismes !

À marée basse, avec de la patience, on peut les voir sortir de leurs cachettes. Les crabes violonistes, dont les femelles ont deux pinces égales, tandis que les mâles en possèdent une pince gigantesque (pour séduire les femelles et intimider les autres mâles). Les périophthalmes sont des gobies adaptés à la vie amphibie. On les observe sur les vasières bordant les mangroves, ou directement entre les racines à marée basse. Ils sont extraordinairement adaptés à la vie hors de l’eau et passent plus de temps à l’air, où ils se nourrissent d’insectes et de petits crustacés, que dans l’eau. Leur peau capte l’oxygène de l’air et leur tête contient des cavités stockant de l’eau qu’ils poussent vers leurs branchies en rétractant leurs yeux.

Décidément, les mangroves n’ont pas fini de nous surprendre !
Encadré : Répartition Géographique des Mangroves

La carte mondiale des mangroves (toutes espèces confondues, en vert) révèle une distribution similaire à celle des récifs coralliens tropicaux. Comme ces derniers, les mangroves sont limitées aux zones où la température de l’eau de mer ne descend jamais en dessous de 20°C. C’est pourquoi, dans l’hémisphère sud, elles descendent plus loin le long des côtes orientales des continents que le long des façades occidentales. L’étude des principaux courants marins (en rouge les courants chauds, en bleu les courants froids) explique ce phénomène.
Encadré : Espèces et Systématique
Il est essentiel de nommer les espèces rencontrées. Les noms courants ou locaux sont dits vernaculaires. Par exemple, « palétuvier rouge » en français devient « red mangrove » en anglais, « Rote Mangrove » en allemand et « mangle rojo » en espagnol. Pour éviter toute confusion, les noms scientifiques, en latin, sont les seuls officiels et universellement reconnus. Ainsi, Rhizophora mangle. Le nom scientifique comporte deux parties : le genre (avec une majuscule, Rhizophora) et l’espèce (en minuscule, mangle).
Les scientifiques qui nomment les espèces sont les systématiciens ou taxonomistes. Ils regroupent les espèces apparentées dans un même genre, en raison de caractères communs témoignant d’une parenté proche. Il existe plusieurs espèces de Rhizophora : R. mangle, R. apiculata, R. mucronata, R. racemosa, R. samoensis, R. stylosa, etc. De même, les genres voisins sont regroupés en familles, puis en ordres, classes et embranchements : ce sont les taxons. Des taxons intermédiaires peuvent être intercalés dans ce système hiérarchique. La classification du palétuvier rouge est la suivante :

Plus on monte dans la hiérarchie (plus on descend dans l’énumération), plus le niveau comprend d’espèces. Le règne végétal (400 000 espèces) englobe toutes les plantes. La classe des Magnoliopsida ne comprend que les plantes dicotylédones (200 000 espèces). Au sein de la famille des Rhizophoraceae, il ne reste que 15 genres et environ 150 espèces.
Encadré : L’Osmose
Pour comprendre l’adaptation des palétuviers, il faut aborder l’osmose.

Les principales composantes des cellules végétales sont le noyau (mauve), le cytoplasme, la vacuole, la membrane plasmique et la paroi squelettique.
Dans un environnement isotonique (concentration extérieure égale à l’intérieur de la cellule), le cytoplasme et la vacuole, gorgés d’eau, remplissent l’enclos de la paroi squelettique sans exercer de pression (2).
En milieu hypotonique (moins concentré à l’extérieur), le cytoplasme et la vacuole absorbent l’eau. L’eau externe dilue la solution interne. Le cytoplasme et la vacuole poussent la membrane plasmique contre la paroi squelettique rigide (cellulose), exerçant une pression osmotique ou turgescence (t) (3). C’est comme une chambre à air gonflée contre un pneu. C’est pourquoi une feuille est plus rigide qu’une tranche de viande ! Les cellules sous pression éclatent quand on croque une pomme. La pression osmotique fait monter l’eau dans la plante.
En solution hypertonique (plus concentrée à l’extérieur) (1), le cytoplasme et la vacuole perdent de l’eau : plasmolyse. Le tissu perd sa rigidité et la plante se fane. Le dessèchement produit le même effet.
L’eau de mer (35 g de sel/litre) est une solution hypertonique pour la plupart des plantes. Elles y perdraient de l’eau et mourraient.
Les halophytes compensent cet effet. L’évapotranspiration excessive crée une pression hydrostatique négative (succion) supérieure à celle du milieu externe. Elles rejettent aussi les ions salins (Na+, Cl-) absorbés. Ce sont les champions de l’osmose !
Encadré : À Paraître
Le présent article est extrait de l’ouvrage « MANGROVES – un monde inconnu », à paraître fin 2022. Vous pouvez d’ores et déjà réserver un exemplaire de ce livre, qui ne sera pas distribué en librairie et qui coûtera 30 € + frais d’emballage et de port en envoyant un e-mail avec votre nom et adresse, ainsi que la mention ‘livre MANGROVES’ à : steven4cv@hotmail.com
Paiement à la parution du livre.
L’auteur remercie Thalassa Dive Resorts Indonesia, Manado (Simone Gerritsen) • STINAPA (Stichting Nationale Parken), Bonaire (Judith Raming) • Mangrove Maniacs, Bonaire (Sabine Engel) • Mangrove Information Center, Bonaire (Elly Albers) pour leur aide dans la réalisation de ce reportage.

Cet article, initialement écrit par STEVEN WEINBERG pour l’édition papier de PLONGEZ!, a été adapté pour le web.
Images © Steven Weinberg.



