Une exploration inédite
Sur les traces de Bob Morane, personnage emblématique de la série éponyme, Nathalie Lasselin se lance dans une aventure unique dans le gigantesque réservoir Manicouagan, situé au nord du Québec. Elle partage avec nous ses découvertes sous-marines dans cet environnement fascinant, où la nature et l’histoire se rencontrent.

Après plus de 20 ans d’explorations sous-marines et de quêtes visuelles, j’ai été inspirée par une photo prise depuis la station spatiale. C’est cette image qui m’a poussée à planifier une expédition vers un lieu mystérieux, à la recherche d’indices sur un terrain peu exploré et inconnu.
L’œil du Québec
Nommé « l’œil du Québec », ce réservoir de 1942 km² est un espace fascinant, visible depuis l’espace et situé au cœur de la forêt boréale. Connu également sous le nom de lac Manicouagan, il renferme des histoires cachées, notamment celle d’un ancien cratère météoritique, ainsi que l’héritage des Innus de Pessamit, un peuple autochtone du Québec.

En plein milieu de la pandémie, je m’entoure de deux compagnons d’aventure : Mjee, mon fidèle partenaire et Jacques, capitaine d’expérience. Ensemble, nous préparons un voyage de plus de 1000 km depuis Montréal, dû à l’absence d’images sous-marines de cette zone. Nous nous équipons d’une barque à moteur, d’un compresseur et de nos matériels de plongée.
Au cœur de la forêt boréale
Notre périple nous mène à travers la forêt boréale, un voyage de 570 km où aucun village ne vient rompre l’isolement. Nous traversons les barrages hydroélectriques de Manic, témoins de l’essor économique du Québec dans les années 60. Le barrage Daniel-Johnson, ou Manic-5, est le plus impressionnant. Avec ses 214 mètres de hauteur, il est l’un des plus grands de son genre au monde.

Nous atteignons enfin notre destination, une vieille station-service gérée par Claire, une dame de 75 ans. Elle nous loue un chalet rustique, un « shack », où nous aurons un abri et accès à l’eau pour nos plongées.
Première plongée dans l’obscurité
Après notre installation, nous partons pour notre première plongée. L’absence de carte bathymétrique nous oblige à effectuer des relevés au sonar. Les conditions météorologiques sont imprévisibles et la surface agitée. Nous nous en ancrons près de la rive dans une baie dont l’eau est sombre.

En nous immergeant, nous réalisons rapidement que la visibilité est désastreuse. L’eau est si opaque qu’il semble que je plonge dans un bol de café noir. Après une heure sous l’eau glaciale, nous décidons de remonter, un peu découragées par les conditions.
Une forêt intacte
De retour à la surface, le vent souffle fort. Nous réchauffons notre shack avec du bois de chauffage. Les jours passent et chaque plongée révèle un monde submergé d’arbres, de racines, et de signes d’une forêt perdue. Je m’interroge sur les raisons d’avoir laissé cette forêt intacte, mais je comprends maintenant que sa préservation était nécessaire pour le projet hydroélectrique.

À travers cette expérience, je me sens connectée à un univers mystérieux où chaque plongée apporte son lot de découvertes. À peine revenue à Montréal, je prends les devants pour partager notre mission sur les médias, mettant en lumière l’histoire oubliée des Innus de Pessamit.
En territoire Innu
Chaque plongée va au-delà de la simple exploration, me rappelant les Innus qui vivaient ici il y a 60 ans, pratiquant la chasse et la pêche selon leurs traditions. Leur histoire, souvent ignorée, m’inspire à chercher un partenariat entre les communautés et à raviver des souvenirs.

Deux mois plus tard, nous retournons au réservoir, associés à des artistes et scientifiques pour le projet Manicouagan, qui sera exposé dès 2024. Notre recherche remonte à l’époque du Trias, il y a 214 millions d’années, lorsqu’un astéroïde a formé un cratère d’impact au milieu de cette forêt. Actuellement, des universitaires analysent les sédiments et les écosystèmes sous-marins.

Étudier le bois et les sédiments
Ma collaboration avec des chercheurs se développe. Nous collectons des échantillons d’arbres submergés pour la dendrochronologie et prenons des échantillons de sédiments pour mieux comprendre l’histoire de ce territoire. En 2007, Manicouagan – Uapishka est devenu une réserve de biosphère de l’UNESCO.

Lors de nos plongées, nous découvrons que le lac le plus profond du Québec se cache sous le réservoir, atteignant plus de 450 mètres. Grâce à l’ancienne rivière, nous traçons nos plans de plongée pour éviter de nous perdre dans cette forêt submergée.
Retrouver la rive originelle
En septembre 2023, avec des températures élevées et un ciel d’une couleur inhabituelle, nous nous préparons pour atteindre la rive originelle. En plongeant, nous constatons une visibilité médiocre, nous perdons de vue notre repère. Les minutes passent dans le noir, jusqu’à retrouver notre chemin.

Bien que déçue de ne pas atteindre les profondeurs souhaitées, je sais que nous avons découvert un territoire qui nous parle. Ces plongées révèlent une histoire de résilience humaine et ouvrent la voie à des dialogues entre communautés.
Le réservoir Manicouagan symbolise notre passé et notre avenir. En préservant cet espace, nous bâtissons une coexistence entre culture, science et nature. Mon expérience d’exploration sous-marine m’a connectée à un monde oublié et j’espère continuer cette mission aux côtés des Innus de Pessamit.

Nos expéditions
- Été 2021 : Exploration avec Mjee et Jacques pour cartographier le réservoir.
- Septembre 2021 : Collaboration avec le projet multi-artistes Manicouagan.
- Septembre 2022 : Nouvelle équipe pour explorer des zones inexplorées.
- Septembre 2023 : Plongées visant à atteindre le lit originel de la rivière.
- Octobre 2023 : Rencontre avec des Anciens de Pessamit.

Cet article, initialement écrit par Nathalie Lasselin pour l’édition papier de PLONGEZ!, a été adapté pour le web.
image d’ouverture © NASA



