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Aventure en Antarctique : Voyage dans l’indescriptible

L’Antarctique, accessible seulement pendant deux à trois mois durant l’été austral, offre une aventure sans pareille. Naviguer à la voile sur ces eaux gelées insuffle une dimension unique au voyage, où le temps semble suspendu et les incertitudes rendent les paysages et les rencontres animalières d’une saveur inédite. Karine Berthonnet et Damien Cudel nous partagent leur expérience inoubliable.

Un départ tant attendu

Le voyage est prévu au début de février, période la plus chaude durant laquelle le continent devient accessible. Les températures oscillent de -1 °C à +7 °C sur la péninsule, tandis que les nuits, de 23 h à 5 h, peuvent devenir glaciales, le pont du navire étant souvent recouvert de neige et de glace.

L’Antarctique, dont la surface triple en hiver grâce à l’extension de la banquise, est si vaste qu’il est impossible d’en explorer qu’une infime partie. Avant notre départ, nous n’avions pas conscience des distances immenses à parcourir depuis Ushuaïa. Voyager dans ce continent à la voile, c’est faire l’expérience tangible de la dilatation du temps et de l’espace.

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Otarie à fourrure prenant le pause devant nos objectifs ! Il y a une grande différence entre les mâles et les femelles. Alors que les femelles peuvent mesurer jusqu’à 1,4 m de long et peser jusqu’à 34 kg, les mâles mesurent jusqu’à 2,5 m de long et peuvent peser jusqu’à 100 kg !

Un rêve partagé

Ce voyage, auquel nous avons tant rêvé, a vu le jour après des discussions avec Éric Le Coedic, patron d’H2O Voyage, dès 2018. Repoussé d’un an à cause de la crise Covid, le départ a été rendu incertain par la reprise de l’épidémie en 2022. Nous avons minutieusement préparé notre expédition, jonglant avec tout le nécessaire pour vivre en mer, nous protéger du froid, plonger en eau froide et photographier la faune, tout en respectant la limite de poids pour les bagages.

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Loin de toute monchotière, trois manchots Papou se reposent sur un bout d’iceberg à l’entrée du canal, Lemaire. Pour s’alimenter, ils sont capables de partir pendant des heures en mer loin du reste de la colonie au risque de croiser la route d’un phoque léopard. © Karine Berthonnet.

Après plus de deux ans d’attente, nous arrivons enfin ! Lundi 7 février, à 19 h 10, notre avion atterrit à Ushuaïa. L’excitation est palpable et nous réalisons que le rêve devient réalité. Nous sommes une équipe de 12 plongeurs expérimentés, prêts à plonger dans ces eaux refroidies.

En route vers l’inconnu

Notre aventure débute avec la descente d’Ushuaïa vers le cap Horn et le mythique passage de Drake. Les conditions météo détermineront notre départ et la durée de la traversée. Une fenêtre favorable de quatre jours est nécessaire pour s’engager, sinon nous risquons de subir des vagues de 10 mètres et des rafales de 60 nœuds, comme pour la traversée retour en décembre.

Cependant, le temps d’attente est court. Le soir même, Olivier, le capitaine, nous annonce qu’il faudra lever l’ancre rapidement le lendemain après-midi pour éviter une dépression annoncée sur le Cap Horn, avec des rafales à 55 nœuds.

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A mesure que le temps passe dans l’eau avec eux, les phoques léopard gagnent en confiance, se rapprochent et ouvrent de plus en plus fréquemment la gueule. Difficile de dire si ce comportement est une attitude de jeu, d’intimidation face à un concurrent supposé, matérialisé par leur propre reflet sur le dôme de nos appareils. © Eric Le Coedic.

Le lendemain, vers 14 h, nous larguons les amarres après avoir sécurisé notre équipement. Nous entamons notre navigation dans le canal de Beagle, contournons le cap Horn, et entrons dans le passage de Drake, long de 850 kilomètres, connu pour ses conditions souvent difficiles. La météo nous est favorable, et nous savourons la beauté des paysages de la Terre de Feu avant de n’avoir plus que la mer à l’horizon.

Bien que beaucoup d’entre nous soient novices en voile, nous participons à la navigation sous l’œil attentif d’Olivier. Les quarts de 1h30, organisés en binômes toutes les douze heures, exigent une concentration immersive pour maintenir le cap malgré les vagues qui tentent de nous dévier. Emmitouflés dans nos vestes de quart, sous-couches, chapkas et moufles, le froid mordant, surtout la nuit, complique la navigation.

Les vagues submergeant régulièrement notre pont nous rappellent les consignes de sécurité d’Olivier : porter un gilet de sauvetage et s’attacher à la ligne de vie sur le pont est essentiel.

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La rencontre tant attendue ! Notre premier phoque léopard se prélassant sur un « growler » indifférent à notre présence.

À chaque quart, le fil du temps s’emmêle, et la « vie d’avant » se dissipe peu à peu. Après quatre jours sans apercevoir la terre, les extraordinaires îles Shetland du Sud se révèlent à nous, porte d’entrée de la péninsule Antarctique.

Premier mouillage à Half Moon Bay

Ce premier mouillage à Half Moon Bay, entouré de pics enneigés et de glaciers, est un véritable cadeau. La lumière douce rend ce moment magique. Après plusieurs jours en mer, nous sommes impatients de mettre le pied à terre et d’observer la faune locale : manchots à jugulaire, grands labbes, otaries à fourrures et éléphants de mer.

Le lendemain, nous poursuivons notre descente vers le sud. Les premiers « glaçons » (growlers) apparaissent, petits en surface mais redoutables pour le bateau en raison de leur taille sous l’eau. Il devient crucial pour nous de naviguer avec prudence et de désigner des postes d’observation pour alerter le barreur de leur présence.

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Iceberg croisé après le passage Lemaire. Leur apparition est à chaque fois un instant magique, leur beauté indescriptible et fascinante lorsque l’on imagine les 75 à 90 % de leur masse immergés. © Karine Berthonnet

Les contreforts de la péninsule Antarctique se profilent alors que nous entrons dans le détroit de Gerlache. La vue est stupéfiante : d’immenses glaciers ondulent jusqu’à la mer, entre de gigantesques pics enneigés. La glace, scintillant de mille couleurs sous le soleil, est un spectacle à couper le souffle, tandis que le silence est parfois interrompu par le craquement de la glace qui se détache.

La vie à bord s’organise

Au fil des jours, chacun s’affaire dans le carré, sous la bulle de plexiglas : lecture, développement de photos, discussions sur les activités à venir. Nous passons également beaucoup de temps sur le pont, participant à la navigation et profitant de ces instants enchanteurs.

Nos journées se rythment entre la navigation d’un mouillage à l’autre, plongées bouteille et/ou apnée, balades à terre pour observer les animaux, et sorties en kayak. Le programme est flexible, dépendant de la météo et des envies de chacun. Je me souviens d’une soirée où nous avons passé près de trois heures avec les annexes à observer une baleine se nourrissant de krill.

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Baleine à bosse se nourrissant de grill dans la baie d’Enterprise, observée pendant 2 heures avant de se résigner à rejoindre le Maram à la nuit tombée.

C’est aussi une aventure humaine où chacun participe aux manœuvres. Amarrer un tel bateau dans un environnement parfois hostile, avec des vents dépassant 50 nœuds et la présence de glace, est un défi physique qui requiert l’effort collectif. Une fois l’ancre jetée, manœuvrer les haussières de 150 m et trouver des points d’ancrage sur la côte demande une belle dose d’ingéniosité.

Plonger dans une eau à -1°C

Nous avions pour projet de photographier la faune benthique et d’approcher les phoques et manchots en surface. Nos expériences de plongée en Norvège nous avaient appris que les combinaisons étanches ne sont pas idéales pour observer aisément la vie marine. Ainsi, nous avions emporté notre matériel de plongée (combinaison étanche, détenteur, gilet stabilisateur) ainsi qu’un équipement d’apnée (combinaison de chasse entre 6 et 8 mm). Éric Le Coedic avait équipé le Marama de 12 blocs de 10 litres et de 2 compresseurs.

À la rencontre des maîtres des lieux

L’Antarctique est un habitat exceptionnel pour une faune variée. Les animaux, tels que le krill, servent de nourriture aux baleines, phoques, orques et léopards de mer, ainsi qu’aux oiseaux de la région.

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Les petits manchots restent bien groupés au sein de la manchotière, pendant que leurs parents sont en mer.

Quatre espèces de manchots, emblématiques de ce continent, y vivent : les manchots à jugulaire, les manchots papous, les manchots Adélie et les manchots empereurs. Dès notre deuxième mouillage dans la baie de Port Lockroy, nous avons eu la chance d’observer un léopard de mer se prélassant sur un glaçon.

Le lendemain, nous avons rencontré cet impressionnant individu dans l’eau. Ce léopard, curieux, s’est approché au fil de notre plongée en apnée. Bien qu’il soit fascinant d’interagir avec un animal de cette taille, nous avons choisi de sortir de l’eau lorsque nous avons estimé qu’il devenait potentiellement dangereux.

Manchots, phoques et otaries

Les manchots, plus faciles à observer en surface, ont offert des moments mémorables. En Terre de Feu, le manchot de Magellan, ainsi que d’autres espèces, nous ont émerveillés, tout comme les phoques et otaries qui nous ont souvent surpris par leur agilité dans l’eau.

L’instant fatidique du retour

Samedi 26 février, à Paradise Bay, alors que nous discutions de nos prochaines plongées, Olivier est arrivé avec des nouvelles inquiétantes sur la météo. Une dépression se profile sur le Cap Horn, et il nous faut partir rapidement. Après avoir préparé le bateau pour le retour et rempli nos provisions, nous avons passé une dernière nuit en Antarctique.

Après trois jours et demi de navigation, nous avons fait une pause dans la baie d’Harberton avant de retrouver Ushuaïa. Le 7 mars, notre vol quitte le tarmac d’Ushuaïa. Ce voyage nous a laissé des souvenirs gravés, et nous savons déjà que nous devrons y retourner. L’Antarctique est un lieu magique.

Un Voilier d’Exception

Notre voilier, le Marama, qui tire son nom du tahitien signifiant « clair de lune », « la lune » ou « la lumière », est un majestueux deux mâts de 35 m et 25 m. Ce bateau, conçu pour affronter les mers tumultueuses et la glace, se distingue par sa silhouette élancée en aluminium. Ses dimensions (longueur : 31 m – largeur : 6,50 m) garantissent un espace intérieur confortable, adapté à la fois pour les passagers et l’équipement.

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Il n’est pas rare de retrouver son matériel de plongée le matin sous une couche de neige. Ici les bouteilles et les gilets au mouillage de Pléneau.

À bord, un équipage de trois personnes nous accompagne. Olivier Lehec, le capitaine et propriétaire du Marama, est un marin breton expert de l’Antarctique, avec 30 traversées à son actif. À ses côtés, Adrien en tant que second, et Nina, qui s’occupe de la cuisine tout en étant également marin.

Une Incroyable Richesse Visuelle et Émotionnelle : Le Cimetière aux Icebergs

L’île de Pléneau est l’un des lieux les moins accessibles de la péninsule Antarctique, mais elle restera gravée dans nos mémoires. La baie de Pléneau est entourée d’un labyrinthe d’icebergs, une véritable sculpture de glace, façonnée par les courants de l’Antarctique.

Imaginez-vous au milieu de centaines de sculptures de glace, aux formes diverses et aux couleurs pastel. Les icebergs flottent en désordre, créant une atmosphère féerique. Parfois, la lumière réfléchie illumine ces géants de glace, tandis qu’une brume légère crée un décor mystérieux. En arrière-plan, une falaise de roches et de glaciers multicolores, avec des sommets atteignant plus de 1000 m, forme un tableau saisissant.

Les icebergs, aux découpes parfaites, rappellent des créations artistiques. Alvéoles et failles, pics et plateaux, ces formes variées offrent des textures fascinantes. Leurs flancs, avec des nuances de bleu brillantes, semblent vivants, comme s’ils renfermaient une lumière intérieure. Certains icebergs présentent des piscines en leur centre, d’autres des arches irréelles.

Cet article, initialement écrit par Karine Berthonnet et Damien Cudel pour l’édition papier de PLONGEZ!, a été adapté pour le web.

images © Damien Cudel

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