Aventure sous- marine à Mayotte : Dans les entrailles du lagon

En janvier 2023, l’équipe de Deep Blue Exploration, basée à Mayotte, s’est engagée dans une exploration fascinante d’une grotte sous-marine au sud-ouest du vaste lagon de cette île corallienne. Leur objectif : remonter une stalagmite impressionnante de plus de 70 cm, qui pourrait offrir des indices précieux sur les changements climatiques dans la région à la fin du Pléistocène. Mission accomplie !

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La grotte sert aussi de refuge à de petits poissons comme ces chirurgiens. A l’extérieur, les requins de récif rodent.

Retour dans le temps

Imaginez : entre 21 000 et 17 000 ans avant notre ère, l’archipel des Comores est désert. L’immense lagon, qui s’étend aujourd’hui sur environ 1 500 km², n’est alors qu’une dépression peuplée de vallées et de canyons, recouverte d’une steppe herbeuse abritant rongeurs, oiseaux et chauves-souris. À cette époque, le niveau de la mer est inférieur de 125 à 130 mètres à son niveau actuel, laissant place à des falaises abruptes qui plongent dans les eaux marines.

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Deep Blue Exploration, créée fin 2019 par Gaby Barathieu et Olivier Konieczny.

Découverte de la grotte

C’est en 2016 qu’un plongeur, Tom Marneffe, découvre cette grotte lors d’une immersion. Gaby et Olivier Konieczny l’explorent plus en profondeur en 2017 et en discutent avec le professeur Bernard A. Thomassin, expert en océanologie à l’Institut méditerranéen d’océanologie. Ils réalisent que cette grotte pourrait fournir des informations géologiques et climatologiques cruciales. Les spéléothèmes (stalagmites et stalactites) trouvés à l’intérieur, formés sous l’action des eaux douces chargées de calcite, sont de véritables archives des anciennes pluviosités.

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Vue plongeante sur le champ de stalagmites qui orne l’avant-dernière salle, à 70 mètres de profondeur.

Une mission complexe

L’équipe de Deep Blue Exploration, dirigée par le photographe Gaby Barathieu, se prépare pour une mission appelée « Gumbo la baharini » (signifiant « grotte sous-marine » en shimaoré). Composée de cinq plongeurs, d’un cameraman et de personnel de sécurité, l’équipe doit effectuer 11 plongées en deux semaines pour extraire une stalagmite de près de 80 cm de haut, pesant plus de 50 kilos.

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Après le champ de stalagmites, on remarque des blocs effondrés sur le sol, sur lesquels de plus petites ont commencé à se former. On peut en déduire qu’ils se sont détachés de la voute avant la dernière montée des eaux, il y a environ 12 000 ans.

Prendre en compte les défis sous-marins

Les plongeurs doivent composer avec des courants puissants et imprévisibles, qui peuvent changer rapidement. « En l’espace d’une demi-heure, le courant peut s’intensifier ou s’inverser », explique Gaby. Ils doivent descendre rapidement à 50 mètres de profondeur, puis naviguer sur 100 mètres pour atteindre 70 mètres, où se trouvent les stalagmites. Ils n’ont qu’une demi-heure de travail avant de devoir remonter et effectuer plus de deux heures de paliers de décompression.

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Il y a de fortes chances pour que ce crabe, rencontré au fin fond de la grotte, soit une espèce inconnue de la science. Sa particularité réside notamment dans ses pinces à la forme atypique.

Quatre ans de préparation

La préparation de cette mission a pris quatre ans, impliquant la formation de plongeurs expérimentés, l’obtention de permis et la mise au point de matériel adapté. L’outil principal : une perceuse étanche, capable de fonctionner à 100 mètres de profondeur. Bernard A. Thomassin a dû se rendre en Italie pour acquérir cet équipement.

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Un chameau spécialement conçu pour la mission, muni de larges sangles, a permis à l’équipe de remonter la lourde stalagmite.

Gaby rappelle : « C’est probablement la première fois qu’un tel travail est réalisé dans une grotte immergée. » La technique consistait à percer des trous autour de la base de la stalagmite pour créer une ligne de fracture, permettant de la détacher.

La remontée : un défi en soi

Une fois la stalagmite séparée du sol, son extraction pose un nouveau défi. Les plongeurs utilisent un parachute allongé, appelé « chameau », équipé de sangles pour équilibrer le poids de la stalagmite pendant sa remontée. « La sortie de la grotte est délicate », raconte Gaby.

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Chameau spécialement conçu pour la mission.

Objectif climatique

La récupération de cette stalagmite est cruciale pour mener des études pluridisciplinaires. La numérisation de la stalagmite permet de créer des répliques pour le musée de Mayotte. Un scanner 3D sera également utilisé pour analyser les stries de croissance, révélant des périodes de sécheresse.

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Il n’est pas rare de croiser des raies gantas dans la dépression que forme l’entrée de la grotte, sans doute pour elles une zone de repos.

Bernard A. Thomassin précise que cette stalagmite est capable de raconter 8 000 ans de climat. Les marques en son sein pourraient correspondre à des arrêts de pluviométrie. Les analyses futures, notamment au Max Planck Institute en Allemagne, fourniront des dates précises de ces événements.

Archives paléoclimatiques

Les stalagmites se forment à un rythme d’environ 1 mm par an, permettant l’étude des conditions climatiques anciennes. Ces dépôts pourraient révéler des périodes de climat frais et sec, puis chaud et humide, impactant la climatologie de l’océan Indien et ses courants.

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Face à face avec une crevette parfaitement adaptée à la vie dans une totale obscurité. Ses pattes fines sont couvertes de poils qui lui servent à sentir les obstacles et à se diriger.

Prochaines étapes d’exploration

À la fin de l’année, l’équipe retournera à la passe Bateaux pour de nouvelles missions de modélisation photogrammétrique, offrant une représentation précise de la grotte aux chercheurs et aux étudiants. De surcroît, l’exploration a récemment permis de découvrir une potentielle ancienne rivière souterraine, renforçant l’intérêt de ce site.

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Un gros mérou lancéolé, ou loche géante, d’environ 1 mètre 50, installé dans la grotte.

Nouvelles espèces découvertes

Durant leurs plongées, l’équipe a rencontré des espèces fascinantes : une crevette non identifiée, un crabe nageur cavernicole (Atoportunus dolichopus) et un corail (Leptoseris troglodyta) non décrit dans l’océan Indien. Gaby a même découvert un nouveau bernard-l’ermite.

Deep Blue Exploration

Fondée par Gaby Barathieu et Olivier Konieczny en 2019, l’association étudie les récifs profonds de Mayotte pour comprendre leur rôle comme refuges pour les espèces face aux changements climatiques. Elle participe à différents programmes de recherche, en collaboration avec le Parc naturel marin de Mayotte.

Cet article, initialement écrit par Isabelle Croizeau pour l’édition papier de PLONGEZ!, a été adapté pour le web.

Images ©Gaby Barathieu

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