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Si vous êtes un assidu des fonds marins, vous ne pouvez pas passer à côté de la vision moribonde que nous offrent actuellement ces milieux, à savoir des tapis d’algues filamenteuses.
La couleur de cette “barbe à papa” de Méditerranée varie selon son état de décomposition, sa profondeur et les particules qu’elle piège : d’une teinte brun clair, jaune-beige ou ocre en début d’apparition, à l’aspect « laineux » gris-brun délavé qui lui donne ce rendu duveteux et floconneux, pour finir, en fin de cycle et sous l’effet du piégeage, par devenir souvent brun foncé, verdâtre sale ou marron. Cette dernière couleur plus sombre est due à l’accumulation de sédiments fins, de microalgues (diatomées) et de matières organiques mortes qui viennent s’engluer dans la matrice de mucilage.

En résumé, sous l’eau, cela ressemble à de grands nuages de poussière ou à de la ouate beige, grisâtre ou jaunâtre suspendue au-dessus du fond ou tapissant les roches. C’est moche. Cela cache la vie marine et cela donne un aspect mortifère peu plaisant pour le plongeur.
Ce que l’on appelle familièrement l’algue « barbe à papa » (ou parfois barbe de Thanatos par les scientifiques en raison de son impact létal) désigne en réalité un complexe d’algues brunes filamenteuses opportunistes qui se développent de manière exubérante en Méditerranée occidentale. Derrière ce surnom poétique et son aspect cotonneux presque irréel se cache un véritable défi écologique pour les fonds marins.
Ce voile laineux n’est pas constitué d’une seule et unique espèce, mais résulte généralement d’un mélange de quatre espèces d’Ochrophytes (ou algues brunes) :
● Acinetospora crinita (la composante principale et la plus fréquente)
● Chrysonephos lewisii (une espèce introduite et envahissante)
● Nematochrysopsis marina
● Zosterocarpus oedogonium
Ces algues forment des filaments extrêmement fins (microscopiques) qui s’agglomèrent pour créer des structures denses, gluantes et hautement extensibles, capables de tapisser aussi bien les roches, le coralligène, les fonds sableux que les herbiers de Posidonies.

Bien que ces espèces soient naturellement présentes dans les écosystèmes méditerranéens, leurs proliférations massives et spectaculaires sont devenues plus fréquentes et durables depuis une quinzaine d’années. Elles nécessitent la convergence de plusieurs facteurs :
– Les canicules marines : une température élevée de l’eau accélère considérablement leur cycle de reproduction végétative.
– Une météo calme : l’absence prolongée de vent et de forte houle permet aux filaments de s’accumuler sans être dispersés ou arrachés.
– L’eutrophisation côtière : Les apports anthropiques en nutriments (nitrates, phosphates issus du ruissellement ou de rejets) agissent comme un puissant engrais pour ces espèces opportunistes à croissance rapide. Ceci étant, on les observe aujourd’hui bien au-delà des zones d’apports et loin de tout rejet.
Sa présence est multicritère, ce qui explique aussi les difficultés d’appréhender le phénomène. Il y a des années avec et des années sans, un peu comme les méduses, même si ces dernières années elle est particulièrement présente.
Si le phénomène a tendance à s’estomper naturellement à la fin de l’automne avec le refroidissement des eaux et le retour des tempêtes, sa persistance estivale pose de graves problèmes à la biodiversité benthique. En retombant comme une lourde couverture sur le coralligène, les filaments emprisonnent les organismes sessiles (gorgones, éponges, bryozoaires). Les animaux filtreurs et suspensivores n’ont plus accès à la colonne d’eau pour se nourrir, ce qui peut entraîner rapidement des nécroses tissulaires et une mortalité massive. C’est un phénomène d’asphyxie. Par ailleurs, en opacifiant le milieu, ce tapis bloque la lumière nécessaire à la photosynthèse des algues autochtones et des plantes marines.
Lutter contre la prolifération de l’algue « barbe à papa » est particulièrement complexe en milieu ouvert, voire impossible. Contrairement à un bassin ou un aquarium où l’on peut ajuster chimiquement ou mécaniquement les paramètres, la gestion en pleine mer exclut les traitements chocs ou l’introduction forcée de prédateurs. Certains gestionnaires d’espaces marins méditerranéens ont bien essayé de la retirer en l’aspirant, mais cela n’endigue pas le phénomène.
Finalement, à part constater les dégâts sous l’eau et être triste des premiers mètres jusqu’à la zone des 40, il faut prier pour que le mistral souffle bien ces prochaines semaines, pour qu’il refroidisse l’eau et que les courants brisent et dispersent ce mucilage. Cela rendrait au fond marin un aspect plus accueillant, en espérant également que la capacité de résilience de la Méditerranée fera le reste.
Texte Pierre Boissery, Agence de l’eau Rhône-Méditerranée-Corse.
Photo d’ouverture Dominique Barray.