Une exploration unique
Depuis quatre ans, la Mine Exploration Team s’est engagée dans l’exploration et la documentation des vestiges sous-marins du patrimoine industriel belge. Stefan Panis nous invite à découvrir les ardoisières abandonnées, aux eaux glaciales et cristallines.
La passion des épaves
Dès le début de ma carrière de plongeur, j’ai été fasciné par l’exploration des épaves (voir Plongez ! n°49 / Les épaves de Douvres). Traditionnellement, à partir de novembre, la saison de plongée en mer du Nord s’achevait, et je me contentais de plonger dans un lac local peu inspirant. Tout a changé le jour où j’ai eu l’occasion de plonger dans une ardoisière. Malgré la difficulté d’accès, la découverte m’a rapidement fait oublier les efforts. J’ai vécu une expérience incroyable, similaire à celle des épaves : tuyaux rouillés et outils abandonnés par les ouvriers. Cela m’a donné envie d’explorer davantage ces lieux.

Ce jour-là a aussi révélé combien la plongée souterraine diffère de la plongée sur épave. J’ai donc décidé de suivre une formation spécialisée et d’investir dans du matériel approprié. Au cours de ma formation, j’ai plongé dans différentes mines sous la coordination de l’UBS (Union belge de spéléologie). En me renseignant, j’ai découvert que la Belgique est en réalité un immense gruyère, truffé de tunnels et d’anciens sites miniers. Ma curiosité a été piquée, et une passion est née.
Des débuts hors cadre
Avec quelques collègues, j’ai intensifié mes plongées souterraines et mes recherches : archives communales, bibliothèques, et ressources en ligne. Cela est vite devenu une obsession. Nous avons organisé des excursions d’exploration, utilisant cartes et GPS. Les découvertes, site après site, étaient magiques. Explorer et photographier ces ardoisières était fascinant, surtout lorsque la plongée était possible.
Cependant, des obstacles imprévus sont apparus. De nombreux sites sont privés ou gérés par des communes, sous la surveillance de forestiers qui restreignent l’accès pour protéger la faune, notamment les chauves-souris. Après une confrontation délicate avec un propriétaire, il est devenu clair qu’une nouvelle approche était nécessaire. La plongée dans les mines gagnait en popularité, mais les incursions illégales suscitaient des sanctions sévères.
La création d’une équipe
En 2019, lors d’une réunion de l’association de plongée souterraine belge, j’ai rencontré Dirk Roelandt, un incontournable du monde de la spéléologie. Notre connexion a été instantanée, et Dirk est devenu mon mentor, m’enseignant les techniques de corde, la topographie, et des leçons précieuses sur la vie. J’ai vite compris que pour continuer mes explorations de manière légale, il fallait les officialiser : c’est ainsi qu’est née la Mine Exploration Team.
Nous avons rapidement réalisé que la route serait semée d’embûches. Les autorités administratives étaient suspicieuses vis-à-vis des plongeurs. Il nous a fallu des échanges interminables pour obtenir notre premier projet d’exploration officiel. Grâce à la commune de Bertrix, nous avons pu commencer à explorer les sites d’ardoisières non gérés par le Département de la nature et des forêts. Dirk et moi avons alors travaillé sur les sites de la vallée de l’Aise, remontant jusqu’au XIIIe siècle pour certaines découvertes. Ces endroits chargés d’histoire, parfois accessibles en plongée, sont de véritables trésors.

À la découverte de la Morépire
Notre premier grand projet nous a conduits à La Morépire, une ancienne ardoisière de la vallée de l’Aise à Bertrix. Peu d’informations existent sur son histoire avant 1836, lorsque Monsieur Perlot et sa famille ont pris en charge la mine jusqu’en 1977. En son temps, elle employait plus de 70 ouvriers qui extrayaient l’ardoise sur trois niveaux. Chaque soir, les deux derniers ouvriers déchargeaient des explosifs pour procéder à l’extraction pour le lendemain. Environ 60 % de l’extraction était destiné aux déchets, stockés dans des chambres inactives.
En 1977, la concurrence des carrières à ciel ouvert en Espagne et au Portugal a contraint la famille à fermer l’ardoisière. Les pompes ont été arrêtées, laissant l’eau peu à peu remplir la mine. En 1996, Yves Crul a lancé le projet « Au Coeur de l’Ardoise » pour permettre des visites. Après cinq mois de pompage, il a réussi à assécher le premier niveau, une lutte quotidienne qui se poursuit encore.
Première descente dans le puits principal
Ma première descente dans le grand puits a été impressionnante. Dès 5 mètres, les galeries se dévoilent. J’ai découvert un treuil bien conservé menant à la « salle italienne », nommée d’après les ouvriers italiens qui y travaillaient. On y trouve des rails et divers objets, tels qu’un téléphone et des échelles. Soudain, ma torche éclaire une tête, qui n’est autre qu’un mannequin utilisé par Yves pour ses décors.
À 60 mètres de profondeur, l’exploration se complique en raison de câbles électriques. Nous avons dû y retourner avec un outil pour dégager le passage. Surprises du sous-sol : un espace avec de l’air, probablement vicié, m’incite à rester prudent.
Lorsque nous explorons la galerie à 60 mètres, nous retrouvons notre fil d’Ariane de la salle italienne, marquant une jonction dans le circuit. Grâce à notre travail, nous avons posé plus de 4 000 mètres de fil dans le réseau souterrain. Après 200 heures de travail, Dirk a finalisé une topographie en 3D, fournissant ainsi un plan d’évacuation à son propriétaire. Malheureusement, l’accès à cette ardoisière est désormais interdit à la plongée.

L’ardoisière à l’ascenseur
Fort de notre expérience à Morépire, nous nous sommes lancés dans un nouveau projet. Nous devions explorer et documenter un autre site au sud de la Belgique pour le Département de la nature et des forêts. L’accès à la carrière se révélait difficile, mais nous avions un quad pour transporter notre matériel.
Le chemin vers la mise à l’eau était également délicat, nécessitant de traverser deux éboulements. Une fois dans une immense salle, nous avons découvert l’ancien ascenseur, complètement rouillé. La plongée nous a menés à un premier niveau à -15 m et à un autre à -25 m, où des galeries menaient à une chambre immense, jonchée de débris.
Nous avons suivi les anciens rails et découvert un chariot prêt pour les blocs d’ardoise. Après avoir pris des photos et des mesures dans une eau à 8 degrés, nous avons terminé par une partie sèche du site. Nous avons aussi découvert un second lac nécessitant du matériel d’escalade. Une exploration future se profile.

L’ardoisière Döner
Un jour, un propriétaire d’ardoisier au Luxembourg m’a contacté pour un projet géothermique. Il souhaitait documenter certaines zones, et nous avons vite compris que l’ardoisière était immense, avec 160 m de profondeur et plus de 60 chambres. Connue depuis le XVIe siècle, son exploitation souterraine a débuté en 1918, battant des records en 1941 avec 13,5 millions d’ardoises extraites.
Lors de ma première plongée, j’ai découvert un puits incliné gigantesque, avec des rails doubles pour le transport des chariots. À 30 mètres, les premières galeries s’ouvraient à moi. J’ai installé mon fil d’Ariane et, en tournant à un coin, eine immense chambre d’une longueur de 40 mètres s’est révélée.
En continuant à descendre, à chaque dizaine de mètres, de nouvelles galeries apparaissaient. Des treuils rouillés évoquaient l’intérieur des épaves. Nous avons réalisé l’importance des scooters sous-marins, facilitant nos déplacements. L’exploration et la documentation se poursuivent, avec la planification d’une cloche pour notre décompression sur place, permettant de s’alimenter pendant les longues immersions.

L’ardoisière aux explosifs
Un autre projet nous a conduits dans une région différente de Belgique, accompagné d’agents de la DNF. Un petit trou dans la colline a révélé l’ardoisière, dont la taille était surprenante. Nombre d’objets abandonnés par les mineurs y étaient encore conservés.
Le site, bien gardé, comprenait de petites galeries et d’immenses salles de 30 mètres de hauteur. Un lit découvert a révélé que la mine avait également servi de refuge pendant la guerre. Un endroit fragile doit être stabilisé lors de notre prochaine visite.
Pour explorer des zones inondées, j’ai opté pour une configuration légère de 2 blocs de 7 l en sidemount. Le premier lac exploré, au fond bleu, était magique, tandis que le deuxième nous a réservés des surprises : des boîtes contenant des explosifs, dont l’une était déchirée, et des journaux datant du 19 septembre 1942.
Le travail réalisé à Morépire et les explorations pour la DNF nous ont fait gagner la confiance des institutions. À l’avenir, notre champ d’exploration s’étendra, avec l’introduction de techniques modernes telles que la photogrammétrie 3D pour optimiser nos découvertes. D’autres aventures nous attendent.
Cet article, initialement écrit par Stefan Panis pour l’édition papier de PLONGEZ!, a été adapté pour le web.
Photos © Stefan Panis.



