Fin 2022, la mission Nekton s’est dirigée vers les Maldives. Son objectif : dresser un inventaire des eaux profondes pour mieux protéger l’écosystème marin d’un pays parmi les plus menacés par la montée des eaux et le changement climatique. Grâce aux technologies telles que les ROV et les sous-marins, cette initiative vise à préserver la biodiversité.
Pourquoi explorer les grands fonds marins ?
Dans un restaurant de Malé, je discute avec Paris Stefanoudis, un scientifique participant à la mission. « Imaginez, me dit-il, si chez vous, il n’y avait de lumière que sur la première marche de l’escalier… »

Les océans représentent 71 % de la surface terrestre, mais cette statistique ne donne qu’une vue en deux dimensions. Avec une profondeur moyenne de 3,7 km, ils représentent en réalité 99 % de la biosphère de notre planète. Pourtant, nous avons seulement exploré une infime partie de ce vaste espace sous-marin.
A bord du RV Odyssey
À bord du RV Odyssey, l’équipe Nekton, invitée par le gouvernement maldivien, plonge dans ces profondeurs inconnues. Il s’agit de la première étude systématique des eaux de cette nation au profil océanique unique. « Nekton » signifie vie aquatique qui nage à contre-courant. L’association fondée par Oliver Steeds, qui dirige notre mission, se consacre à la préservation des océans. À bord de ce navire, utilisé pour la série documentaire Blue Planet II, 25 scientifiques ont passé 34 jours à explorer les atolls jusqu’à 1000 mètres de profondeur.

Techniques d’exploration : Les sondes sous-marines
Malgré les équipements high-tech à bord, l’équipe de chercheurs sud-africains utilise également des techniques simples. Chaque matin, ils déploient des sondes rudimentaires dans les eaux profondes. Ces dispositifs vidéo sous-marins, actionnés à distance et pourvus d’appâts, sont constitués de barres métalliques rouges et de blocs de mousse jaune vif. Un poids métallique permet de plonger ces systèmes entre 300 et 900 mètres. Après quelques heures, un signal acoustique libère le poids pour remonter à la surface. Ces caméras rapportent des images à couper le souffle montrant la diversité des requins des Maldives, tels que les requins grisets, les requins-marteaux et le rare squale bouclé (Echinorhinus brucus).

Les sous-marins : vedettes de la mission
En plus des sondes, deux submersibles sophistiqués à dôme en acrylique dominent la mission. Chaque jour, une équipe dévouée veille sur ces machines, assurant leur bon fonctionnement 24h/24. Pour devenir aquanaute, il ne suffit pas d’être un pilote talentueux ; il faut aussi être mécano ! Ces submersibles inspirants permettent d’accéder à des zones sous-marines inexplorées. Parmi les aquanautes se trouve la ministre de l’Environnement, Shauna Aminath, qui devient une héroïne nationale après avoir exploré ces profondeurs.

Plongée avec l’Omega Seamaster 2
Mon premier contact avec l’Omega Seamaster 2, le submersible principal, a lieu près du récif d’Addu, l’atoll le plus méridional des Maldives. Nous localisons le sous-marin grâce aux bulles qu’il émet. En tant que destination de plongée, les Maldives sont réputées pour leurs tombants vertigineux et leurs courants puissants. Mon ordinateur me signale bientôt qu’il est temps de remonter, mais j’aurais aimé profiter davantage de cette expérience.

L’expérience d’une plongée à 500 mètres
Aujourd’hui, j’intègre la bulle d’acrylique du submersible, pieds en avant. La pression sera écrasante (51 fois plus qu’en surface), mais c’est l’excitation qui l’emporte. Nous plongeons à 500 mètres, protégés par le dôme en acrylique de 16,5 cm d’épaisseur. La lumière s’estompe progressivement à mesure que nous descendons. À 200 mètres, nous entrons dans la zone crépusculaire et, bientôt, dans l’obscurité totale. À 500 mètres, nous découvrons un territoire vierge que peu d’humains ont eu l’occasion de voir.

L’aventure scientifique
Notre mission a une portée scientifique, mais l’adrénaline de l’exploration est palpable ! Les caméras filment notre plongée pendant que nous suivons des transects à différentes profondeurs. Chaque espèce aperçue est notée, et des échantillons doivent être récoltés.

Précision et habileté avec le sous-marin
Lorsqu’une cible est repérée, le bras mécanique est déployé. Le pilote, manœuvrant les 8 tonnes du submersible avec précision, doit faire preuve d’une grande dextérité. Cela rappelle ma première expérience avec des baguettes ! La collecte d’un échantillon est accueillie par des applaudissements, mais il reste encore à le placer correctement dans le sous-marin. À la fin de la mission, 554 échantillons auront été récoltés.

Rencontres avec la vie abyssale
Nous croisons des espèces fascinantes, comme le “coffinfish” (Chaunax endeavour) et le hoplostète de Darwin (Gephyroberyx darwinii). La vie sous-marine ici se déroule lentement. L’hoplostète orange peut vivre jusqu’à 250 ans, mais subit les conséquences de la surpêche.

La remontée
Après 5 heures passées à explorer, il est temps de remonter. Mes yeux peinent à s’adapter à la lumière intense des Maldives, alors que j’aspire à rester plus longtemps dans le cocon des profondeurs.

Analyse des échantillons
De retour sur le pont, l’Odyssey s’active pour analyser les échantillons. Chaque découverte est précieuse, comme cette galathée trouvée dans un morceau de corail. Chaque échantillon est soigneusement classé pour des études futures. Malgré cette collecte, l’équipe ressent des émotions ambivalentes face à la perte de vies marines.

ROV : Un outil complémentaire
En scaphandre autonome, je rejoins le ROV (Remote Operated Vehicle) au large d’un récif. Cet engin, piloté par une équipe à la surface, est essentiel pour l’exploration des grands fonds. Son efficacité varie considérablement selon l’expérience du pilote.

Étude du plancton
Des filets à plancton sont également déployés pour étudier la biodiversité de ces petites créatures. Sous le microscope, elles révèlent des merveilles. Le plancton fait partie d’une vaste migration nocturne, mais parfois piégé par des obstacles sous-marins. La mission Nekton a noté des zones de blocage spécifiques aux Maldives.

Connaître pour protéger
L’exploration des profondeurs suscite des débats éthiques. L’impact humain, qu’il soit direct ou indirect, se fait déjà sentir à travers la pollution et l’exploitation. Connaître ces environnements est essentiel pour élaborer des arguments en faveur de leur protection.
La mission Nekton aux Maldives revient avec des informations cruciales pour la conservation. Toutes les données et spécimens resteront la propriété du gouvernement maldivien. Ce projet offre une base de connaissances inédite qui pourrait éclairer les politiques environnementales à l’avenir. Les Maldives, en première ligne face au changement climatique, sont le témoin d’une crise planétaire. Comme le dit le Dr Hussain Rasheed Hassan, ministre des Pêches : « Cette mission met en lumière la manière dont nous pouvons utiliser la science pour survivre en tant que nation. »
Cet article, initialement écrit par Henley Spiers pour l’édition papier de PLONGEZ!, a été adapté pour le web.



