En janvier dernier, une équipe pluridisciplinaire a pris le large au large de l’île de La Réunion pour réaliser une campagne de collecte d’espèces à 1000 mètres de profondeur. Patrick Durville, responsable scientifique, nous fait partager cette aventure inédite, à la découverte d’un écosystème encore largement inexploré.

Une traversée tumultueuse
La route est longue, et nous nous trouvons à 20 km des côtes. Le vent s’intensifie et la mer devient agitée, rendant la journée difficile. Nous nous arrêtons finalement sur l’isobathe de 1000 mètres, bien qu’il soit difficile de le confirmer, le sondeur ayant déjà décroché. Le temps est splendide, offrant une vue imprenable sur La Réunion, le cirque de Mafate et le Piton des Neiges enveloppé de brumes. Les premiers rayons du soleil projettent des ombres dorées, rendant le paysage magnifique, presque comme un tableau.

Cependant, nous devons nous mettre au travail rapidement pour immerger tous les engins avant que les alizés ne soufflent trop fort.
Mise en place des engins de collecte
Le casier est immergé en premier, avec un appât de thon et des colliers pour bien fermer l’ouverture. Une demi-heure plus tard, il atteint le fond. Nous attachons des bouées au câble et le laçons à la mer, veillant à noter le point GPS. Ensuite, nous déployons les palangres, avec un poids en tête de ligne et une vingtaine d’hameçons de tailles variées. Deux palangres sont mises à l’eau, un processus qui prend presque trois heures. Tout est en place, et les bouées sont visibles, ce qui nous permet enfin de prendre un moment de repos.

Les premiers spécimens émergent
Il ne faut cependant pas tarder à remonter la première palangre. Si elle reste trop longtemps au fond, les poissons se libèrent ou se font dévorer. Nous récupérons les bouées de surface et déployons la grue pour remonter les lignes. Le bruit sur le bateau est assourdissant, et chacun doit rester concentré pour bien manœuvrer le câble. La remontée des 1200 mètres de ligne prend près de 45 minutes.

Lorsque le premier plomb émerge, l’excitation règne. Nous remonteons les derniers mètres à la main, dégraffant les hameçons au fur et à mesure. Nous capturons quelques anguilles de la famille des Synaphobranchidae, typiques des grandes profondeurs. Celles-ci sont fréquentes à 1000 mètres et sont souvent retrouvées lors de nos essais.
Un étrange requin, tout noir avec des yeux verts et un museau allongé, apparaît. Il fait partie de la famille des Somniosidae, peu documentée, et répond parfaitement aux objectifs de notre mission. Il sera transféré au Muséum d’histoire naturelle de Saint-Denis. En attendant, il est essentiel de le photographier sous tous les angles pour conserver des données cruciales.
Activités complémentaires
Il est encore tôt, il est à peine midi et la mer est douce. Nous décidons d’envoyer une mini-drague et un godet à sédiment avant de remonter le casier. La mini-drague, semblable à un filet à plancton de 1 mm de maille, est conçue pour racler le fond, tandis que le godet, un tuyau de fonte, permet de prélever de la vase. Deux heures plus tard, tout est remonté à bord.

Dans la drague, il n’y a presque rien, à part quelques micro-crevettes, des morceaux de roches basaltiques et des débris coquilliers, tous conservés pour des analyses ultérieures. Le godet, quant à lui, est plein d’une vase fluide, ressemblant à du yaourt, qui a nécessité un filtrage. Les scientifiques manipulent le prélèvement avec soin pour éviter la contamination, car des analyses délicates seront effectuées, incluant des études sur les bactéries, ADN, foraminifères et microplastiques.
La récupération du matériel
Les alizés se sont levés, rendant la mer difficile et éprouvante pour nos estomacs. Il reste à remonter le casier, une opération qui s’annonce compliquée. Les bouées sont repérées au loin, mais nous avons beaucoup dérivé à cause du vent et du courant. Sur le pont, le matériel est constamment arrosé par les vagues, et tout tangue.

Le casier reste au fond depuis cinq heures, et nous espérons que des prises intéressantes s’y trouvent. Dès que les bouées sont accrochées, nous réalisons la force nécessaire pour remonter le câble. Avec des hautes vagues, il faut plusieurs personnes pour faire quelques mètres, juste assez pour fixer la ligne au treuil. La tension augmente, et le bateau penche dangereusement pendant que le treuil patine. Tout le monde doit faire attention, car nous avons déjà rencontré des accidents lors de précédentes missions.
Soudain, le cabestan redémarre et nous réussissons à décoller le casier. Une fois encore, nous attendons patiemment la longue remontée, qui durera encore 45 minutes, ébranlés par les vagues et entourés d’odeurs de gas-oil.
Découvertes inattendues
Ce jour-là, nous sortons un demi-seau de crevettes nylons du genre Heterocarpus, particulièrement grandes et magnifiques avec leur couleur rouge écarlate et leur long rostre épineux. Notre spécialiste des crustacés identifie au moins 4 ou 5 espèces, semblables mais distinctes. nous découvrons également un gros oursin orange intrigant et un petit poisson au museau tronqué : Simenchelys parasitica, un parasite qui s’installe dans les muscles de gros individus.
Une fois les opérations terminées, nous rangeons et attachons le matériel sur le pont, prêts pour un retour tumultueux au port. L’équipage arrive épuisé en fin d’après-midi, et il est temps de décharger, trier et stocker le matériel de collecte et les échantillons.
Une enquête en cours
Au total, 77 poissons ont été échantillonnés durant cette campagne. Parmi eux, 63 individus collectés et 14 observés via une caméra. Les Chondrichthyens sont les mieux représentés avec quatre espèces différentes de requins adaptés aux profondeurs, comme les Somniosidae, Squalidae et Hexanchidae. Les anguilles égorgées (Synaphobranchidae) sont également présentes en nombre, avec des spécimens dépassant le mètre.

Nous avons été surpris par la diversité de cet écosystème, qui semblait relativement pauvre avant notre exploration. Chaque fois que nous avons déployé nos engins, des spécimens ont été capturés. Les crevettes nylons semblent très nombreuses, et nous avons également récolté environ cinquante individus de l’espèce Synaphobranchus affinis. Cette biomasse impressionnante contribue à la chaîne alimentaire supérieure, prouvant que cet habitat n’est pas désertique.
L’importance de la collecte d’échantillons
Notre mission, centrée sur le prélèvement d’organismes, se distingue des habitudes habituelles des chercheurs, qui plongent souvent pour observer ou photographier. Nous devons conserver tous les spécimens pour le Muséum. Les systématiciens ont besoin d’échantillons pour classifier avec précision familles, genres et espèces. Ces collections seront disponibles pour des chercheurs du monde entier pour des comparaisons.

Un exemple marquant est celui de Ronald Fricke, un ichtyologue de renom, qui a établi qu’un requin capturé – Squalus longispinis – était une nouvelle espèce pour la science, basé sur des détails morphologiques, le nombre de dents et de vertèbres.
Conditions de vie abyssales
La vie à 1000 mètres de profondeur est unique. L’obscurité y règne, car aucune lumière solaire n’atteint ces profondeurs. La plupart des organismes possèdent des photophores pour créer de la bioluminescence, essentielle pour communiquer ou attirer des proies. La température y est froide, variant entre 4 et 6 °C, et la pression y dépasse les 100 kg par cm².
La nourriture est rare, consistant principalement en déchets, mucus et cadavres microscopes, formant une neige sous-marine. Malgré ces conditions extrêmes, nous avons découvert un milieu riche et diversifié, démontrant qu’il demeure de nombreux habitats peuplés d’espèces encore non identifiées.
Une campagne essentielle
Cette campagne, lancée en avril 2022, a été soutenue par l’Association CCSTI – Sciences Réunion et financée par l’État, le Muséum d’Histoire naturelle de La Réunion, et divers partenaires privés. Elle visait à compléter les inventaires faunistiques, enrichir les collections du Muséum, identifier d’éventuelles nouvelles espèces, mettre au point des techniques de collecte et partager cette aventure océanographique avec le public. Près de 30 personnes ont embarqué sur le navire Le Lys, participant activement aux opérations sur le terrain.
Les otolithes, mémoire des poissons
Des milliers d’otolithes ont été découverts dans les sédiments prélevés. Ces cristaux de carbonate de calcium, présents dans l’oreille interne des vertébrés, sont essentiels pour l’étude des poissons. Ils enregistrent les événements de la vie des poissons, comme les stries de croissance. Leur morphologie varie selon les espèces, permettant d’effectuer un inventaire des poissons dans les profondeurs, même pour les plus rares, et ouvrant la voie à de futures recherches prometteuses.
Cet article, initialement écrit par Patrick Durville pour l’édition papier de PLONGEZ!, a été adapté pour le web.
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