Requins-marteaux majestueux explorant les profondeurs cristallines, symboles de la biodiversité marine fascinante.

Projet Tamataroa sauver les seigneurs des Tuamotu (requins-marteaux mokarran) 3/3


Il y a quelques mois, une première publication scientifique, portée par Tatiana Boube, membre du pôle Science de la Mokarran Protection Society, présentait les résultats d’une recherche en cours. Bien que notre compréhension des longimanes aux Tuamotu progresse, de nombreuses questions demeurent sans réponse !

Zones d’étude

L’association se concentre principalement sur deux passes : celle de Tiputa à Rangiroa et celle de Tuheiava à Tikehau, avec des observations occasionnelles à Avatoru, également à Rangiroa. Selon Tatiana, « au vu du nombre d’individus comptabilisés, il semble que la population de mokarrans aux Tuamotu dépasse celle des Bahamas, même si nous ne pouvons pas la quantifier précisément ».

Tshirt bleu
La photo-identification s’appuie sur toutes les marques distinctives de l’animal, telles que des tâches ou des cicatrices.

Établissement d’un catalogue de photo-identification

Depuis sa création, l’association s’est engagée à identifier les requins dans cette zone. Contrairement à des espèces marines comme les raies mantas, qui possèdent des motifs uniques, la photo-identification des grands requins-marteaux repose sur divers aspects de leur corps. Tatiana explique : « Nous relevons les cicatrices et les marques selon un protocole strict. Cependant, ces signes distinctifs ne sont pas toujours durables et peuvent évoluer. » Les femelles présentent davantage de marques que les mâles, probablement à cause des comportements reproductifs. « Au cours des trois premières saisons, nous avons identifié 67 individus différents, mais bien d’autres, sans marques significatives, échappent à notre identification. »

Suivi des déplacements

Comprendre les mouvements des requins tout au long de la journée et des saisons est essentiel pour l’équipe. Tatiana indique, « nous ignorons où vont les mokarrans lorsqu’ils ne sont pas observés. Les femelles sont surtout repérées de décembre à avril, tandis que les mâles apparaissent entre août et décembre, révélant une ségrégation sexuelle semblable à celle d’autres espèces de requins. » La localisation de ces animaux en dehors des périodes d’observation à Rangiroa reste une question cruciale pour le projet Tamataroa. Il est possible que les mâles soient proches, soit dans le lagon, soit en pleine mer. Un tiers des mokarrans identifiés revient chaque année aux mêmes sites. « Mais nous ne savons pas s’ils migrent ou s’ils demeurent sur un périmètre réduit. » Les balises PSAT et les émetteurs acoustiques, introduits en 2023, devraient offrir des réponses dans les deux prochaines années.

Relier les populations

Des échantillons prélevés dans le monde entier en 2014 ont montré l’existence de deux grandes sous-populations : une dans l’Atlantique et l’autre en Australie. La population polynésienne constitue-t-elle une troisième sous-population ou est-elle liée à celle d’Australie ? Les prélèvements ADN en cours devraient en apporter les réponses. Tatiana précise : « Ces analyses permettront également de déterminer comment les animaux de Rangiroa sont interconnectés. Une connexion génétique étroite indiquerait une population restreinte, alors que des divergences génétiques suggéreraient un fort brassage et une population nombreuse. »

Mieux comprendre leur alimentation

L’équipe analyse également les tissus prélevés pour examiner les isotopes stables, qui offrent des indices sur l’alimentation et l’environnement des requins marteaux. Antonin Guilbert explique : « Cela nous aidera à comprendre où et avec quoi ils se nourrissent, qu’il s’agisse de poissons de lagon ou de grands fonds. » Ce travail permettra de vérifier si les grands requins-marteaux cohabitent avec les raies aigles ocellées (Aetobatus ocellatus), observées dans la passe de Tiputa pendant la même période. Le cycle lunaire semble influencer leur présence, avec des observations plus fréquentes durant certaines phases de lune, mais les mécanismes biologiques derrière cela restent flous.

Marteau 50
Si les connaissances avancent, la population des Tuamotu conserve encore bien des secrets : quelle est sa taille ? Est-elle connectée à celle de l’Australie ? Où migre-t-elle ? Où se reproduit-elle ?

Percer les secrets de la reproduction

Aucun cas de naissance de requin-marteau n’a été documenté jusqu’à présent, souligne Tatiana. Bien que certaines théories évoquent des mises-bas en profondeur, il semblerait que celles-ci se produisent dans des zones peu profondes. Deux témoignages fiables indiquent l’existence de nurseries en Caroline du Sud et dans le golfe de Miami. « Les femelles mettraient bas dans les premiers mètres d’eau. » La gestation dure entre 10 et 11 mois, avec des portées allant de 6 à 45 petits, la moyenne étant d’environ 15. Ces informations ne proviennent pas d’observations sur des animaux pêchés, ce qui soulève d’autres questions, notamment sur la période de mise-bas. D’après des données sur des individus pêchés, la période de mise-bas en Australie se situe de novembre à janvier, tandis qu’elle est observée en juillet-août aux Bahamas. Les témoignages recueillis en Polynésie semblent davantage correspondre à l’hémisphère nord.

Perspectives de recherche

Début 2024, les équipes poursuivront la collecte d’informations, la mesure et le marquage d’individus pour enrichir les connaissances sur cette espèce fascinante.

Le sanctuaire polynésien

En 2012, la Polynésie française est devenue le plus grand sanctuaire mondial pour la protection des requins, incluant toutes les espèces, le requin mako étant le dernier à rejoindre la liste. Le gouvernement polynésien a instauré une législation interdisant la capture, la détention, la commercialisation et la taxidermie des requins. Cette réglementation s’applique sur plus de 5 millions de km² de zone économique exclusive, doublant par la même occasion la superficie des sanctuaires de protection à l’échelle mondiale. Toutefois, le grand requin-marteau reste classé en danger critique d’extinction, sa situation étant déterminée par l’effort de pêche global, qui montre une chute alarmante des populations.

Groupe de travail
Chaque soir, l’équipe se réunit pour partager les observations effectuées et préparer la journée du lendemain.

Des soutiens pour le programme

Le projet Tamataroa bénéficie d’un financement partiel de Blancpain ainsi que de l’État, à hauteur de 80 %, via le Fonds d’accélération de la transition écologique et l’Office français de la biodiversité. Il reçoit également le soutien du gouvernement polynésien, de la commune de Rangiroa, de la Banque de Tahiti, de la Fondation de France, de la Fondation de la mer, et de nombreux partenaires techniques comme Aqualung, Ap Diving, Nikon, Seacam, Suex, Air Tahiti Nui, et Air Tahiti.

Le plus grand représentant des Sphyrnidés

Le grand requin-marteau (Sphyrna mokarran) est la plus grande espèce de sa famille, atteignant jusqu’à 6 mètres. Toutefois, la plupart des individus mesurent environ 4 mètres. On les trouve dans toutes les eaux tropicales et tempérées chaudes. À l’âge adulte, ils se nourrissent principalement de poissons cartilagineux, dont plusieurs espèces de raies et de requins de récifs. Leur espérance de vie est estimée à 45 ans, basée sur les individus pêchés. Les mâles et femelles atteignent la maturité sexuelle vers 8 ans. L’espèce est vivipare, donnant naissance après environ 11 mois à des petits bien développés, dont la tête, caractéristique, est encore sensible.

Cet article, initialement écrit par Isabelle Croizeau pour l’édition papier de PLONGEZ!, a été adapté pour le web.

Photos © Etienne Menager, Mokarran Protection Society.

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