Les Tuamotu sont renommés pour abriter sans conteste l’une des plus grandes populations de grands requins-marteaux (Sphyrna mokarran) au monde. Cependant, cette espèce emblématique fait face à un danger critique d’extinction à l’échelle mondiale et reste mal connue. C’est dans ce contexte que le programme Tamataroa, soutenu par la Mokarran Protection Society et les expéditions Gombessa, œuvre pour mieux comprendre cette espèce et la protéger avant qu’il ne soit trop tard.

Une aventure humaine au cœur du fenua
Le majestueux mokarran, gardien des passes et maître du lagon, est emblématique des eaux polynésiennes. La Mokarran Protection Society, basée à Rangiroa, lutte sans relâche pour sa préservation en alliant science et traditions.
L’origine d’une passion

Tout commence lorsque trois amis passionnés de grands requins-marteaux réalisent l’urgence de leur protection. Bien qu’ils manquent de ressources et d’expérience, ils imaginent déjà le potentiel des sciences participatives. Jean-Marie Jeandel, fondateur de la MPS et guide de plongée à Rangiroa, affirme : « Nous nous sommes dit qu’il fallait utiliser des moyens modernes, comme les GoPro, car chaque plongeur peut devenir un capteur d’images ». Au départ, ils se contentent de collecter des données simples sur les requins, en indiquant « mâle » ou « femelle » dans un fichier Excel. En collaboration avec l’Observatoire des requins de Polynésie, ils partagent leurs découvertes tout en prenant conscience de leurs limites en termes de moyens et de compétences. Malgré tout, leur amour pour les mokarran les pousse à réaliser les premiers recensements des Tuamotu. Dix ans plus tard, leur passion porte ses fruits.

Une rencontre déterminante
En 2012, Jean-Marie fait la connaissance de Marc, un élève désireux d’apprendre à plonger à 40 m. Il le forme avec dévouement. Lors de leur dernière plongée, une énorme femelle requin-marteau s’approche d’eux, établissant une communication unique. Marc est touché et déclare : « Il faut faire quelque chose pour les marteaux ! ». Marc n’est autre que Marc Alexander Hayek, directeur de Blancpain. Quelques années plus tard, leur association voit le jour.
Lorsque les expéditions Gombessa se tournent vers les mérous de Polynésie, Jean-Marie est chargé d’organiser leur venue à Rangiroa. Toutefois, la mission est déplacée à Fakarava. « Tout était prêt le jour J ; c’est la magie polynésienne ! », se remémore-t-il. À partir de cette première rencontre, les bases d’une collaboration future se mettent en place pour unir les efforts des Gombessa et des Mokarran.

Une première mission en 2020
La première mission importante de l’association se déroule en janvier 2020, pendant l’été austral, une période propice à l’observation des mokarran. L’équipe loue une maison et s’installe au Fare Mokarran pour un mois de plongée, de travail et de convivialité. Marc Hayek participe également. Virginie Jeandel, chargée de communication de l’association, souligne l’implication des bénévoles, qui se déplacent depuis la métropole pour soutenir la cause.
Cette mission sert également d’état des lieux. Selon Jean-Marie, ils avaient supposé qu’une dizaine de requins de 3 à 6 m résidaient dans la région chaque saison. Les observations révèlent que les spécimens sont en réalité plus petits, avec une moyenne de 3 m, et exclusivement des femelles. Au-delà de l’observation, comprendre pourquoi ces requins affluent à cette période devient primordial. L’équipe commence à rechercher des biologistes capables d’analyser les données collectées et d’apporter des réponses. Ils misent sur la jeunesse, avec l’ambition de mener des recherches pendant dix ans. Une équipe de bénévoles, dont Tatiana Boube, doctorante à l’université de Polynésie française, consolide les résultats.
Intégration de la communauté locale
L’accumulation de connaissances sur le mokarran est essentielle, mais elle ne suffit pas à garantir sa survie. À travers le programme « Mokarran Fenua », l’association œuvre pour intégrer cette cause dans la vie des habitants. Les Polynésiens, profondément liés à la mer, en tirent leur subsistance et nourrissent leur culture de mythes fondateurs. Le mokarran est perçu comme le gardien des passes et l’animal totem de certaines familles. Ainsi, la protection de l’espèce nécessite l’appui des habitants, qui fournissent des informations cruciales lors des enquêtes de terrain.

Jean-Marie Jeandel, polynésien par sa mère, déclare : « La science ne doit pas dépasser la culture ; les deux doivent avancer ensemble. Si la population adhère, les politiques suivront également ». Le maire de Rangiroa a récemment souligné : « Si le mokarran disparaît, c’est notre culture qui disparaît ». L’association collabore également avec des partenaires financiers locaux. Les actions de sensibilisation, à travers des sculptures, motifs de tatoueurs ou légendes locales, font partie intégrante du programme de préservation du mokarran.
Cet article, initialement écrit par Isabelle Croizeau pour l’édition papier de PLONGEZ!, a été adapté pour le web.
Photos © Etienne Menager, Mokarran Protection Society.



