Chaque année, avec la douceur du mois d’avril, une migration fascinante s’opère vers les côtes irlandaises.

Les requins-pèlerins, ces géants marins, convergent vers les eaux entourant les îles Blasket. Attirés par un festin planctonique que les courants printaniers font remonter à la surface, ils offrent un spectacle naturel exceptionnel. C’est une invitation unique à observer de près ces créatures discrètes lors de leur période d’alimentation intense.
Immersion au Cœur de l’Irlande Sauvage
Notre destination : l’Irlande, et plus précisément le comté de Kerry, dans le sud-ouest du pays. Notre point de chute exact : la péninsule de Dingle, et au-delà, la grande île Blasket, elle-même entourée d’un chapelet d’îlots.

Loin des clichés habituels de l’Irlande, où prairies verdoyantes et paisibles troupeaux semblent régner, cette région dévoile une facette plus sauvage et captivante. Si l’imaginaire collectif évoque souvent des moutons et des vaches dans un décor bucolique, le Kerry révèle bien d’autres trésors.
Ici, la nature s’exprime avec force. Tout au long de l’année, la vie marine s’épanouit : les phoques gris, résidents permanents, côtoient une incroyable diversité d’oiseaux de mer. Ces derniers sillonnent l’immensité de l’Atlantique en quête de nourriture. L’été venu, les baleines à bosse rejoignent ce ballet aquatique. Mais le printemps réserve ses propres invités de marque : les adorables macareux, les discrets rorquals de Bryde (Balaenoptera edeni), et bien sûr, les majestueux requins-pèlerins.

Si les macareux choisissent ces îles pour la nidification, formant des couples fidèles qui reviennent année après année élever leurs petits dans les anfractuosités des falaises, les requins-pèlerins et les rorquals de Bryde sont motivés par un autre impératif printanier.
Le Festin Planctonique : Un Courant Ascendant Vital
La clé de cette attraction massive réside dans un phénomène naturel : un courant ascendant puissant se met en place le long des côtes. Ce courant profond remonte vers la surface des quantités phénoménales de plancton. Pour les requins-pèlerins et les baleines, ces géants filtreurs, c’est un véritable buffet à volonté. Ils n’ont qu’à ouvrir grand la gueule et fendre l’eau pour aspirer cette manne nutritive. Les rorquals de Bryde, plus timides, se montrent plus furtifs. Leurs apparitions sont brèves, et seul un œil exercé peut déceler leur présence éphémère avant qu’ils ne replongent dans les profondeurs.

Les requins-pèlerins, eux, affichent une tout autre attitude. Ils ne se cachent pas, et se laissent volontiers observer en surface, surtout lorsque le soleil brille. Leur silhouette devient alors caractéristique : le nez, la nageoire dorsale et l’extrémité de la queue émergent de l’eau. Cette posture leur a valu leur nom anglais de « basking sharks », littéralement « requins qui se prélassent au soleil ». Pourtant, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce n’est pas la chaleur solaire qui les attire. Leur unique obsession : le plancton, abondant et concentré juste sous la surface.
Au départ de Dingle, des excursions en bateau proposent aux touristes de naviguer autour des îles Blasket (Blasket Islands en anglais) pour approcher les zones de nourrissage des requins. Mais pour les passionnés, l’observation depuis un bateau n’est qu’un début. L’envie est plus forte : voir ces animaux de près, et surtout, immortaliser ces rencontres en photos sous-marines. C’est pourquoi le choix se porte sur Nick et Terry, skippers et guides privés, pour explorer des zones moins fréquentées par les circuits touristiques classiques. L’objectif : se retrouver seuls avec les requins-pèlerins et savourer pleinement cette expérience privilégiée.
La Météo Irlandaise : Un Défi Constant
S’imaginer qu’une simple excursion en bateau et un plongeon suffisent à garantir une rencontre avec les requins serait une erreur. La météo irlandaise et les courants de marée autour de l’archipel constituent un défi de taille. Le vent, omniprésent, peut rapidement compliquer les choses. Sa direction influe directement sur la hauteur des vagues. Même sous un ciel d’azur, il souffle fréquemment avec une force surprenante. La combinaison de la direction du vent et du cycle des marées crée des conditions marines parfois complexes.

L’expertise des guides locaux, comme Nick et Terry, devient alors primordiale. En avril, la température de l’eau et de l’air avoisine les 10°C. Rapidement, le froid se fait sentir, surtout sur un petit bateau exposé aux éléments. Les vagues ne sont pas toujours impressionnantes en soi, mais dès qu’elles se forment, elles rendent le repérage des requins beaucoup plus difficile. Même si les requins sont présents par mauvais temps, ils restent alors plus en profondeur, à peine visibles en surface. Pourquoi ce changement de comportement ? Le plancton se fait-il lui aussi plus discret en profondeur ? Ou les requins préfèrent-ils éviter le vent froid sur leur nageoire dorsale ? Seuls eux pourraient percer ce mystère.
Finalement, la chance nous sourit : les conditions météorologiques s’améliorent et les requins-pèlerins se montrent coopératifs. La première rencontre dans l’eau est intense, et soudain, un contact direct : un imposant mâle me repousse délicatement. Ces animaux évoluent à la surface avec une méthode bien rodée, quadrillant méticuleusement la zone pour optimiser la collecte de plancton avec leur bouche en forme d’entonnoir. Rien ne semble pouvoir les déstabiliser. Tout ce qui se trouve sur leur chemin est simplement écarté, photographes compris ! Dans l’eau parfois trouble, il arrive qu’on distingue seulement une masse blanche et massive de 6 à 8 mètres de long fonçant droit sur nous, gueule béante. Impressionnant, pour ne pas dire intimidant !
Décrypter les Schémas de Déplacement des Géants
Au fil des observations, des schémas de déplacement répétitifs se dessinent chez ces géants marins. Ils parcourent une centaine de mètres dans une direction, puis effectuent un demi-tour précis, avant de revenir sur leurs pas et de reprendre le même itinéraire. Parfois, ils zigzaguent, ou encore décrivent des cercles amples. Une fois ces patterns identifiés, il devient plus aisé de se positionner dans l’eau et d’anticiper le retour d’un requin. Depuis le bateau, les indications précieuses de Nick et Terry guident également nos approches. Ils nous signalent la position du requin-pèlerin le plus proche et la direction optimale pour nager à sa rencontre.

Ici, l’équipement de plongée sophistiqué est superflu. Un simple masque, un tuba et une bonne paire de palmes suffisent à approcher ces animauxinoffensifs. Ils poursuivent imperturbablement leur route, gueule ouverte, concentrés sur leur festin planctonique. L’eau elle-même est une soupe nutritive, riche en phytoplancton et zooplancton. De minuscules méduses, à peine un centimètre de diamètre, sont visibles à l’œil nu. Photographier et identifier ces micro-organismes serait en soi une quête passionnante. Mais c’est précisément leur présence massive qui complique la photographie sous-marine. Plancton = particules en suspension = rétrodiffusion de la lumière ! La solution : se rapprocher au maximum des requins et réduire au minimum la quantité de plancton entre l’objectif et le sujet. Le soleil, pourtant si agréable, ajoute une difficulté supplémentaire en illuminant le plancton sous la surface, le rendant encore plus brillant et visible sur les images.
Une Population Mystérieuse et Vulnérable
Nick nous explique qu’une base de données et un catalogue de photos ont été mis en place en Irlande pour recenser les requins-pèlerins. Toutes les observations sont transmises à l’Irish Whale and Dolphin Group (IWDG), qui collabore étroitement avec l’Irish Basking Shark Group. Malheureusement, l’identification des individus à partir de photos de leurs ailerons s’avère complexe. Les requins présentent rarement des marques distinctives ou des caractéristiques spécifiques. Chaque matin, Nick se rend inlassablement à Slea Head, un point d’observation stratégique dominant la grande île Blasket et les îlots environnants. De là, il scrute l’horizon à la recherche de baleines, de dauphins, et bien sûr, de requins-pèlerins en avril, partageant ensuite ses précieuses données.

Malgré ces efforts, le nombre total de requins-pèlerins fréquentant les eaux de l’archipel reste une inconnue. La taille exacte de leur population demeure un mystère. Des marquages ont été effectués par l’IWDG dans l’espoir d’en apprendre davantage sur leurs déplacements. Mais après avoir quitté la région des îles Blasket, les requins marqués se sont dispersés dans diverses directions, et les émetteurs n’ont pas permis de recueillir d’informations complémentaires significatives.
L’état de conservation des requins-pèlerins est préoccupant. Globalement, ils sont considérés comme une espèce en danger. Les déchets plastiques représentent une menace majeure. Les requins les confondent avec des méduses, leur nourriture de prédilection. Les collisions avec les navires, les captures accidentelles par la pêche, et les enchevêtrements dans les filets et les lignes de pêche sont autant de dangers constants. Depuis 2022, les requins-pèlerins bénéficient d’une protection légale en Irlande, figurant sur la liste nationale des espèces protégées.
Avril 2023 approche, et l’envie de retourner en Irlande pour retrouver ces animaux fascinants est déjà forte. Si vous aussi, l’aventure de la rencontre avec les requins-pèlerins vous tente, n’hésitez pas à contacter Claudia pour en savoir plus sur les voyages organisés en privé : weber-gebert@design-buero.org.
En Encadré : La Tête Hors de l’Eau – Découvrir la Péninsule de Dingle
L’Irlande, il est vrai, demande parfois de la patience avant d’offrir des conditions maritimes clémentes. Mais la péninsule de Dingle regorge d’alternatives pour occuper les journées moins propices aux sorties en mer ! Si la météo permet une excursion en bateau vers les îles, les passionnés de photographie animalière pourront immortaliser de nombreuses espèces d’oiseaux marins et les colonies de phoques gris, dont la population est en constante augmentation.

La péninsule elle-même est un livre d’histoire à ciel ouvert. Les vestiges du passé sont omniprésents. Les « beehive huts », ces constructions préhistoriques circulaires en pierre sèche évoquant des ruches, sont des sites fascinants. Les ruines de châteaux et les tours anciennes parsèment également le paysage. La plupart des routes serpentent à proximité de ces curiosités historiques. La traversée du col de Connor, en direction du Mont Brandon, le deuxième plus haut sommet d’Irlande, offre des panoramas grandioses. Là-haut, les paysages portent les marques de l’ère glaciaire, avec les vestiges d’une moraine et un lac aux eaux paisibles. La vue plongeante sur la vallée récompense amplement l’ascension.

Mais avant tout, c’est la nature sauvage et préservée qui constitue l’attrait majeur de la péninsule de Dingle. En dehors des villes plus importantes comme Dingle et Tralee, le paysage est ponctué de vastes étendues, de fermes isolées et d’élevages traditionnels de moutons et de bovins. Les villages et petites villes, avec leurs maisons aux façades colorées, invitent à la flânerie et à la découverte des spécialités culinaires locales dans les restaurants accueillants.
En Encadré : Le Requin-Pèlerin, Géant Filtrant des Océans
Le requin-pèlerin, Cetorhinus maximus, est l’unique représentant de la famille des Cetorhinidae. Il appartient à l’ordre des Lamniformes, un groupe de requins présents sur Terre depuis l’Éocène moyen, soit environ 40 millions d’années. Il est classé comme espèce menacée depuis 2005. Avec une taille adulte de 6 à 8 mètres, il se hisse au deuxième rang des plus grands poissons du monde, derrière le requin-baleine. Tous deux appartiennent à la classe des poissons cartilagineux, qui comprend également les raies, les chimères et les autres requins.
Le requin-pèlerin possède une particularité étonnante : une multitude de petites dents, sur lesquelles le plancton vient littéralement se coller lorsqu’il nage la bouche ouverte. L’eau, filtrée à un débit impressionnant d’environ 1800 tonnes par heure, est ensuite rejetée par ses cinq paires de fentes branchiales. Après avoir filtré l’eau pendant un laps de temps, il referme sa gueule et avale enfin sa précieuse nourriture planctonique.
En Encadré : Informations Pratiques pour un Voyage Requin-Pèlerin
- Décalage horaire : Aucun avec la France.
- Voyage : Vol jusqu’à Cork, ou trajet par la route et ferry.
- Température de l’eau et extérieure : Environ 10 degrés Celsius en avril.
- Vêtement de plongée conseillé : Combinaison semi-étanche 7mm ou combinaison étanche pour un confort optimal.
- Tarifs : Le tourisme axé sur les requins-pèlerins étant encore peu développé, il n’existe pas de tarifs standardisés. L’organisation d’un voyage sur mesure, entièrement privé, est la norme. Le coût du guide varie en fonction du nombre de participants. De même, les tarifs de l’hébergement et de la location de véhicule sont à prendre en compte.
- Estimation budgétaire par personne (hors vol) : Compter environ 1500 – 1750 € par personne et par semaine.
- Durée de séjour conseillée : Il est recommandé de prévoir un séjour d’au moins 10 jours, en raison de la météo souvent changeante. Les sorties en mer peuvent être limitées par les conditions météorologiques.
- Pour réaliser votre rêve d’observer les requins-pèlerins mi-avril 2023 : Contactez Claudia par e-mail à weber-gebert@design-buero.org pour organiser votre expérience personnalisée.
Cet article, initialement écrit par Claudia Weber-Gebert pour l’édition papier de PLONGEZ!, a été adapté pour le web
Images © Claudia Weber-Gebert



