Cachalot couverture

A la Dominique : Dans le monde secret des cachalots

Une dizaine de groupes sédentaires, réunissant femelles et jeunes, ont élu domicile dans les eaux de la Dominique. Cette population est estimée à environ 75 individus, auxquels se joignent, à l’occasion, de grands mâles. Chaque année, un petit nombre de privilégiés peuvent les observer de près, partageant des moments uniques durant quelques jours. Nous vous invitons à découvrir cette rencontre exceptionnelle.

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A la Dominique, il est possible d’observer le plus grand nombre de carnassiers du monde toute l’année, même si les rencontres sont plus fréquentes de novembre à avril. © Fabrice Dudenhofer

Début de l’aventure

Huit heures du matin, port de Roseau, la capitale de la Dominique. Il est temps de partir. La journée s’annonce longue, avec un programme de navigation qui prévoit entre huit et dix heures en mer pour maximiser les rencontres. Le guide déploie rapidement les hydrophones, permettant de détecter la présence des cétacés à plusieurs milles.

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Vue aérienne de Dominique.

Cela évite des navigations longues et réduit les nuisances sonores qui pourraient affecter les populations résidentes. Les eaux environnantes abritent une multitude d’autres espèces, et les hydrophones permettent de reconnaître immédiatement les sons caractéristiques des cachalots ainsi que d’évaluer la distance à laquelle se trouve le groupe repéré. En général, il n’est pas nécessaire d’aller très loin, et la patience est souvent récompensée en moins de trois quarts d’heure, souvent sans avoir besoin de quitter les côtes. La topographie sous-marine permet d’atteindre rapidement la grande fosse, qui plonge à près de 2000 mètres de profondeur, un terrain de jeu idéal pour cette espèce.

Un habitat privilégié

L’attrait des cachalots pour cette région est également dû à la configuration locale. L’île est riche en baies abritées, propices à la mise bas et aux premiers mois de vie des jeunes cétacés. Près de la côte, les fonds marins chutent rapidement à 2000 mètres, offrant à ces champions de l’apnée l’occasion de se nourrir.

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L’île « nature » des Caraïbes est la plus sauvage et la plus montagneuse des îles des Petites Antilles. © Fabrice Dudenhofer

Ce lieu est donc l’un des rares au monde où les familles de cachalots sont sédentaires et facilement localisables, avec une observation plus fréquente entre novembre et avril, période de mise bas.

Une structure matriarcale

Depuis 1984, les recensements réalisés sur la côte ouest de l’île ont pu identifier une dizaine de groupes, chacun comptant entre 5 et 9 membres. Ces groupes sont principalement constitués de femelles et de jeunes, mais des grands mâles peuvent également se joindre à eux lors des périodes de reproduction. Le dimorphisme sexuel est marqué, les mâles pouvant atteindre près de 17 mètres et peser jusqu’à 50 tonnes, tandis que les femelles mesurent généralement jusqu’à 12 mètres et pèsent environ 15 tonnes. En raison de leurs longues plongées qui peuvent durer plus de deux heures, les mâles sont moins souvent observés. En dehors de la saison de reproduction, ils migrent vers des eaux plus froides, laissant les familles matriarcales profiter de la tranquillité des eaux de la Dominique.

Chaque groupe peut compter plusieurs femelles, des baleineaux de l’année et des juvéniles. La vie communautaire favorise la recherche de céphalopodes, dont elles se nourrissent, tandis qu’une femelle veille sur le dernier-né resté en surface, incapable de suivre pour effectuer les apnées nécessaires à la chasse. Il est estimé qu’une femelle ne se reproduit qu’une fois tous les 3 à 6 ans. Après une gestation de 14 à 16 mois, elle met au monde un seul petit, qu’elle allaite parfois jusqu’à 3 ans, période durant laquelle le jeune cachalot apprend à devenir autonome.

La rencontre: un privilège partagé

Le temps est limité. Le groupe dispose de seulement six jours pour partir à la rencontre de ces géants. Bien que l’équipage soit généralement confiant quant à la localisation des cachalots, il est impossible de prédire leur comportement. Certaines apparitions sont si fugaces qu’il peut être difficile de se mettre à l’eau à temps. Cependant, chaque rencontre, même brève, génère une intensité d’émotions inoubliable. D’autres fois, l’interaction peut durer un bon quart d’heure, ce qui, bien que court, reste précieux.

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Comme la plupart des cétacés, les cachalots sont des mammifères marins très sociaux. © Fabrice Dudenhofer

Pour minimiser le stress des animaux, les plongeurs entrent à l’eau par groupes de trois, guide inclus. Si les cachalots s’éloignent, le groupe doit patienter pour la prochaine opportunité. En revanche, si les cachalots se montrent curieux, les plongeurs peuvent alterner pour profiter du spectacle sans perturber leurs activités. Il est crucial de ne pas les toucher et de ne pas interférer dans leur chemin. C’est à eux de décider de la rencontre et d’accorder un peu d’attention aux nageurs.

Règles d’approche

En général, les approches se font en surface, en mode snorkeling. « De toute façon, précise Fabrice Dudenhofer, guide expérimenté, un cachalot qui se déplace a souvent tendance à plonger si un plongeur s’approche à sa proximité. » Il arrive qu’un cachalot, dérangé, lâche un flot d’excréments pour éloigner un observateur trop curieux. Les apnées ne peuvent donc être tentées que lorsque les cachalots sont en phase de repos ou occupés.

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Un snorkeler filme un imposant mâle aux allures de sous-marin. Les rencontres et les interactions avec eux sont plus rares et plus difficiles. ©Fabrice Dudenhofer

Les reliefs de l’île créent un environnement relativement abrité, rendant les longues journées à la mer plus confortables. La visibilité exceptionnelle des eaux de la Dominique rend cette expérience unique, surtout pour les photographes qui bénéficient de conditions optimales. « Lorsque l’on se trouve sur leur chemin, immobile, raconte Fabrice Dudenhofer, l’expérience est inoubliable ! Ils changent de cap presque imperceptiblement, mais suffisamment pour éviter les intrus que nous sommes. » Dans ce calme, sans stress, on ressent alors une connexion profonde avec l’océan.

Au coeur du sanctuaire AGOA

La Dominique, bien qu’elle ne fasse pas partie des Antilles françaises, se situe au cœur du sanctuaire AGOA, une aire marine protégée créée en 2010 lors de la commission baleinière internationale à Montego Bay. Ce sanctuaire vise à mieux connaître et protéger les cétacés de la région. Actuellement, des projets de recherche collaboratifs visent à affiner nos connaissances sur les clans de cachalots dans cette zone semi-régionale, incluant la Guadeloupe, la Dominique et la Martinique.

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Comme on peut l’observer sur cette image, les cachalots ont entre 36 et 60 dents, toutes situées sur leur mâchoire inférieure. ©Fabrice Dudenhofer

En plus des cachalots, une vingtaine d’autres espèces de cétacés fréquentent les eaux de l’île, qu’elles soient sédentaires ou de passage. De novembre à mai, les baleines à bosse (Megaptera novaeangliae) viennent y mettre bas. En permanence, on peut aussi observer des petit rorquals (Balaenoptera acutorostrata), des rorquals de Bryde (Balaenoptera edeni), des dauphins à long bec (Stenella longirostris), des dauphins tachetés pantropicaux (Stenella attenuata), des dauphins communs (Delphinus delphis) et des globicéphales tropicaux (Globicephala macrorynchus). Les orques (Orcinus orca) s’y aventurent plus sporadiquement, ajoutant ainsi une touche excitante à la plupart des sorties en mer !

Des permis à obtenir avec soin

L’observation des baleines et des cachalots est une activité phare à la Dominique. Toutefois, bien que les opérateurs de whale-watching offrent des options pour les observer en surface, la mise à l’eau est strictement réglementée. « Le service des pêches, indique Eric Le Coédic d’H2O Voyage, ne délivre que 10 permis par an pour des bateaux maximum de six personnes. Cela signifie que seulement 60 personnes par an peuvent espérer se mettre à l’eau avec les animaux. Nous avons mis plusieurs années avant d’obtenir ne serait-ce qu’un ou deux permis par an. »

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Le souffle des cachalots n’est pas aussi puissant que celui d’autres cétacés comme les baleines à bosse. L’hydrophone est donc indispensable pour entendre leurs « clics » et ainsi les repérer plus facilement. © Fabrice Dudenhofer

Chaque sortie doit obligatoirement inclure un guide agréé par le service des pêches, et le coût des permis, dépassant 6000 dollars, augmente nettement le budget. « De plus, nous proposons toujours un accompagnateur francophone, familier des lieux, pour assurer une bonne organisation, dans un pays où le tourisme est encore émergent. »

Informations pratiques

  • Formalités : Passeport valide + billet d’avion retour. Taxe de sortie à payer sur place.
  • Décalage horaire : -5 heures en hiver, -6 heures en été.
  • Électricité : Fiches plates – prises américaines 220-240V – prévoir un adaptateur.
  • Monnaie : Dollar Est Caribéen. Carte bancaire acceptée dans presque tous les lieux.
  • Langue : Anglais et créole.
  • Équipement à prévoir : Combinaison néoprène 3mm ou 5mm.
  • Niveau requis : Tous niveaux.
  • Caisson de décompression : Pointe-à-Pitre (Guadeloupe).
  • Meilleur moment pour visiter : De décembre à mi-mai, pendant la saison sèche.
  • Prix approximatif : Environ 6000 €.
  • Renseignements : www.h2ovoyage.com

La Dominique, l’île nature des Caraïbes

L’« île nature » des Caraïbes est la plus sauvage et montagneuse des îles des Petites Antilles. Recouverte d’une végétation luxuriante, elle est traversée par plus de 300 rivières et compte une multitude de cascades, trous d’eau et sources chaudes, propices à la randonnée et aux baignades. Le Wai’tukubuli National Trail, chemin de trek découpé en 14 tronçons, traverse l’île sur 185 km, incluant le Parc national de Morne Trois Pitons, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Visiter Roseau, la capitale, permet de découvrir le charme des Antilles dans une petite ville. On y trouve d’anciennes maisons coloniales, le musée de la Dominique, un marché coloré, ainsi qu’une cathédrale et un jardin botanique.

Témoignage d’un photographe

David Guillemet, photographe, partage son expérience :
« C’était un rêve de nager avec ces animaux mythiques. Bien qu’il soit souvent difficile de les approcher, la nature réserve parfois de belles surprises ! Comme ce jour où, après avoir repéré visuellement une maman et son bébé, les deux plongent avant notre arrivée. Le guide a su évaluer la situation, et nous entrons à l’eau, immobiles. Nous scrutons le bleu et apercevons cette petite silhouette qui s’approche lentement. C’est le bébé repéré précédemment ; il ne peut pas plonger. Poussé par la curiosité, il vient m’observer de très près, jusqu’à frapper le dôme de mon appareil. Pour jouer ? Pour mieux comprendre cette étrange créature face à lui ? En tout cas, un peu méfiant, il a fini par s’éloigner rapidement. »

Projets de recherche

Du Dominica Sperm-Whale Project au projet CETI
Le Dominica Sperm-Whale Project repose sur des milliers d’heures d’observation. Ce programme a été parmi les premiers à suivre des familles de cachalots au fil des années, notamment des baleineaux, de leur naissance à leur sevrage. Les individus reconnus révèlent que certaines familles fréquentent la région depuis des décennies. Les objectifs de ce projet portent sur le comportement social et la communication vocale. Comprendre comment les membres de chaque groupe interagissent est essentiel. Chaque « famille » semble posséder un langage propre. Les études de Shane Gero, de l’Université d’Aarhus au Danemark, montrent que les cachalots des Caraïbes émettent des sons distincts de ceux d’autres régions du monde, et qu’ils emploient des sons spécifiques pour communiquer au sein de leur famille. Chaque cachalot aurait également un son unique, une sorte de signature vocale permettant aux autres membres du groupe de le reconnaître.

Le projet international CETI (Cetacean Translation Initiative) s’appuie sur les conclusions du Dominica Sperm-Whale Project pour approfondir la compréhension du langage des cachalots. Il cherche à collecter suffisamment de données vocales et d’informations contextuelles pour développer un algorithme capable de déterminer s’il existe un langage formel. Grâce à l’intelligence artificielle, le but est de comprendre puis de reproduire ce langage. À la tête de ce projet, David Gruber, professeur de biologie et de sciences de l’environnement à la City University de New York, collabore avec des chercheurs d’autres universités, notamment l’Université de Haïfa.

Cet article, initialement écrit par Isabelle Croizeau pour l’édition papier de PLONGEZ!, a été adapté pour le web.

Images © Fabrice Dudenhofer.

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