Ces plongeurs d’un genre particulier partagent une passion commune : l’apnée. Un sport, certes, mais aussi un véritable art de vivre. Karen, Lucille, Rémy et Sylvain ont choisi de transmettre leur savoir-faire et les règles de sécurité essentielles à cette discipline, formant ainsi les apnéistes de demain.

Sylvain Bes : L’Exploration et le Partage au Cœur de l’Apnée
« J’ai toujours voulu entraîner des gens dans l’eau avec moi, pour explorer et partager ensemble des sensations », confie Sylvain Bes. Ses premières expériences, il les a partagées avec son frère Fabrice, explorant les eaux de Marseillan (Hérault) à la recherche de couteaux, sèches et turbots.

Aujourd’hui, Sylvain est un instructeur d’apnée certifié par AIDA (1), FFESSM (2) et SSI (3). Il a fondé sa propre école, Omniblue, à Saint-Cyr-sur-Mer (Var), avec une devise simple : le bleu pour tous !
Pour Sylvain, l’apnée est une échappatoire à la frénésie moderne. « L’apnée est une manière de lutter contre la vitesse de la vie. Ce sport permet de ralentir, de ne pas aller plus vite que la musique. J’essaie de transmettre le bien-être par la respiration et les sensations vécues dans l’eau. Je prends le temps ».

Ses journées commencent par 45 minutes de yoga, dès 8h00 du matin. Ces moments de calme permettent de sonder l’état d’esprit des participants et d’adapter l’approche en conséquence. « Cela nous donne des repères pour accompagner les personnes dans l’eau ».
Il propose ensuite un mélange de yoga, pranayama (contrôle du souffle) et sophrologie, travaillant ainsi le corps et l’esprit. « Je leur fais ma recette personnelle : une prise de conscience du corps, des étirements de la cage thoracique et de la respiration consciente ». Des postures spécifiques améliorent la souplesse pour le palmage, tandis que la visualisation et l’auto-hypnose favorisent la confiance en soi. « Il vaut mieux travailler à sec la confiance en soi, et les techniques de compensation, avant d’aller dans une eau qui peut être fraîche et agitée », explique Sylvain, qui apprécie particulièrement le lien avec la nature.

L’Importance de l’Encadrement et de la Sécurité
Chez Omniblue, la priorité est la sécurité. Chaque moniteur encadre un groupe restreint de trois personnes, évitant ainsi l’inertie de groupe. Sur le bateau, les stagiaires, accompagnés des moniteurs, se concentrent sur la compensation, les techniques d’immersion et la descente verticale le long d’un câble. Une pause revigorante avec un salabat (thé philippin au gingembre) et des fruits secs permet de recharger les batteries avant de repartir explorer les fonds marins.

Dès les premières séances, les participants constatent une amélioration de leur temps d’apnée. « L’objectif est personnel, explique le moniteur, je le laisse ouvert. Certains visent la certification pour pratiquer en autonomie des apnées à 20 ou 30 mètres. Ils apprennent à se surveiller mutuellement, à immédiatement porter secours en cas de pépin. D’autres veulent s’initier à la photo sous-marine, ou encore juste être encadrés pour pratiquer une apnée plaisir, des immersions libres et de l’explo ».

Le coup de foudre de Sylvain pour l’apnée a eu lieu en Corse, à Piana, où il a été émerveillé par la profondeur, le bleu intense et les paysages sous-marins. Étudiant en cinéma dans les années 2000, il s’inscrit d’abord à Lyon, puis à Paris dans le club La 7e Apnée. Il s’investit pleinement dans cette discipline exigeante, s’entraînant plusieurs fois par semaine. « L’apnée est un sport d’équipe », insiste-t-il, soulignant l’importance de la solidarité.
Lucille Saliou : Pionnière de l’Apnée et Ambassadrice de la Bretagne
Lucille Saliou, originaire de Bretagne, est une figure emblématique de l’apnée en France. Elle est la première diplômée du brevet d’État d’apnée, obtenu en 2017 à Antibes. Plongeant depuis son plus jeune âge à Lannion (Côtes-d’Armor), elle a gravi les échelons pour devenir MF1 en 2006.

Installée à Paris, elle rejoint l’association La 7e compagnie et participe à la création du club La 7e apnée. « Nous sommes 15 moniteurs bénévoles, précise-t-elle, pour 120 apnéistes. Et 200 personnes s’inscrivent chaque année sur la liste d’attente. » Le club propose des entraînements en piscine et en fosse, mais manque d’encadrants. « Nous avons du mal à trouver des encadrants pour les nouveaux adhérents. Quand les moniteurs bénévoles n’ont plus de temps pour s’entraîner, ils se lassent et arrêtent de pratiquer », explique Lucille. Pour maintenir son équilibre, elle participe à des compétitions, encadre bénévolement en fosse et donne des cours aux débutants.
Lucille souhaite promouvoir l’apnée dans sa région natale : « L’apnée en Bretagne, estime-t-elle, malgré les contraintes de froid, de visibilité, des marées et de la profondeur, a vraiment du potentiel. Dans les forêts de laminaires et entre les roches, il y a beaucoup de vie. J’aime énormément me promener sous l’eau. Les paysages sous-marins en Bretagne sont, selon moi, bien plus variés qu’en Méditerranée ». Depuis 2018, elle organise des stages d’apnée et de yoga à Belle-Ile-en-mer (Morbihan) pendant la saison estivale.
Ses stages d’initiation se font en petits groupes, au départ de la plage. « Démarrer la séance depuis la plage est plus rassurant et permet de commencer la séance tout en douceur. Les débutants peuvent avoir peur des algues, de l’eau sombre, etc. Je les initie à descendre le long du bout en tirant sur les bras (immersion libre), après quelques descentes, nous rentrons en nous promenant pour découvrir la faune et la flore. » Elle est particulièrement fière de voir ses élèves progresser et surmonter leurs appréhensions. « Je ne pensais pas être capable de le faire », lui disent-ils souvent.
Son partenaire, Jean-Jacques, professeur de yoga, intègre cette discipline aux séances d’apnée. « Le yoga permet d’assouplir le diaphragme et les muscles intercostaux. Plus je suis souple et plus maintenir mes bras tendus au-dessus de ma tête (pour une position hydrodynamique) est aisé. Mon corps consomme moins d’énergie et j’améliore ma capacité pulmonaire totale, et donc mon apnée », explique-t-elle.
Karen Valigiani : La Pédagogie au Service de l’Apnée
Dans les Alpes-Maritimes, Karen Valigiani, professeur de mathématiques, partage sa passion pour l’apnée avec les débutants. Formée il y a une dizaine d’années par Fabrice Duprat du club Orca, elle est aujourd’hui instructeur entraîneur 1 (FFESSM).
« La formation est importante, insiste-t-elle. Il faut prendre le temps d’apprendre à connaître son corps, les mécanismes naturels et les automatismes à acquérir en immersion, puis savoir reconnaître les signes liés au risque de syncope ou de barotraumatisme. Ensuite, on peut commencer à se préparer pour s’améliorer ». Le mercredi soir, à la piscine Campelière de Mougins, elle encadre un groupe loisir, leur enseignant les techniques de palmage, les mouvements et le gainage. L’apnée dynamique en piscine permet de travailler l’hypercapnie, c’est-à-dire l’acceptation d’un taux de CO2 élevé dans le sang.

Karen adapte ses cours aux besoins de chacun. « Avec ce groupe, j’apprends à construire une formation sur mesure, en demandant à chacun comment il a ressenti la séance. Je me sens en confiance avec ces apnéistes qui sont dans une écoute réciproque et se surveillent. Une adolescente n’était pas sûre de son niveau. Avec la visualisation, elle a pu atteindre 70 mètres d’apnée dynamique. Ma satisfaction de bénévole est de les voir heureux », raconte Karen. Elle a constaté une féminisation croissante de ce sport. « En piscine comme en mer, il arrive régulièrement d’avoir l’équilibre sur les effectifs hommes et femmes, ce qui n’était pas le cas il y a 7 ou 8 ans. »
Être instructeur d’apnée requiert une bonne compréhension des personnalités et des objectifs de chacun. Certains cherchent avant tout le plaisir, tandis que d’autres visent des performances élevées en toute sécurité. Karen participe également aux entraînements d’un groupe « performance », les conseillant et les surveillant attentivement.
Forte de sa propre expérience, elle partage ses difficultés et ses succès. « En mer, j’ai progressé très très doucement, se souvient-elle. Je suis sortie plusieurs fois avec le Centre International de Plongée en Apnée (CIPA) en rade de Villefranche-sur-Mer. J’étais au milieu des champions… et, sur le bateau, avec d’autres débutants. Je me sentais à l’aise dans l’eau, mais la technique de compensation n’étais pas évidente pour moi, se souvient-elle. Les pros sont attentifs et partagent volontiers leurs conseils : la décontraction est primordiale ». La confiance en son binôme est essentielle pour dépasser ses limites. « J’ai pu dépasser mes limites, aller jusqu’à 30 mètres de profondeur. Puis, en Italie, dans la fosse Y- 40, je suis descendue à 40 mètres ».
Rémy Dubern : Champion du Monde et Apôtre d’une Apnée Accessible
La profondeur fascine Rémy Dubern depuis toujours. Après une carrière dans la finance à Paris-La Défense, il décide de changer de vie et de se consacrer à sa passion : la plongée. Il passe ses niveaux de plongeur autonome jusqu’au monitorat et part explorer les mers du monde à la recherche de l’endroit idéal pour créer son club.
Il se forme au Trimix pour plonger plus profond et explorer les épaves, puis découvre l’apnée, qui devient une révélation. « Evoluer en apnée, c’est se plonger dans l’instant présent, attentif à sa technique et à ses sensations. Il n’y a plus de place pour les soucis », raconte-t-il volontiers.
D’abord attiré par le défi personnel, il se lance dans la compétition et devient champion du monde en brasse (poids constant sans palmes) en 2015, lors des premiers championnats du monde CMAS en Italie. En 2017, il se classe quatrième aux championnats du monde AIDA au Honduras.
Parallèlement, il fonde son école d’apnée, Blue Addiction, à La-Londe-les-Maures (Var). Rémy distingue clairement l’apnée de compétition de l’apnée loisir, qu’il enseigne avec une approche accessible à tous. « L’apnée est naturelle. L’humain a toujours eu en lui cette capacité, mais notre mode de vie moderne et urbain nous l’a fait oublier. Il est pourtant possible d’être aussi à l’aise en se promenant dans l’eau qu’en forêt, simplement en se reconnectant à notre corps et à notre environnement ».
De 2014 à 2020, il forme des milliers de personnes dans sa structure varoise et organise des stages à l’étranger, notamment à l’école d’apnée Freedive Weh qu’il a fondée en 2018 sur l’île de Pulau Weh, en Indonésie. Il propose tous les niveaux de formation, y compris la formation d’instructeurs.

Il est particulièrement heureux de voir ses élèves s’épanouir et trouver leur vocation. « Une élève était stressée dans l’eau. Elle a appris les techniques, découvert l’environnement, puis est devenue de plus en plus à l’aise. Au bout de trois ans de progression à nos côtés, elle m’a confié souhaiter passer son monitorat. Je suis certain qu’une personne qui a dépassé tant de difficultés avec une telle application aura beaucoup à transmettre à ses élèves », estime-t-il.
Après dix ans d’enseignement, Rémy tire une conclusion simple : « Les moniteurs passionnés par leur métier devraient toujours continuer d’apprendre et se renouveler ». Il se consacre désormais à de nouveaux projets autour de l’apnée.
(1) AIDA – Association internationale pour le développement de l’apnée
(2) FFESSM – Fédération française d’études et de sports sous-marins
(3) SSI – Scuba Schools International
Conseils d’Apnéistes pour Bien Apprendre
- Sylvain Bes (Omniblue Freedive): « Pour se former, le mieux est de se rapprocher des professionnels. Chaque école a sa spécificité. Je propose une initiation à la photo en apnée, pour chercher ensemble des angles, photographier la faune et les collègues. La vidéo permet de s’amuser avec la lumière et les reliefs sous-marins. L’apnée sur câble nécessite davantage de sérieux, de se mettre en introspection pour aller chercher la profondeur dans la mer et la profondeur en soi. C’est une histoire d’acceptation ». https://omnibluefreedive.com/
- Lucille Saliou (Yoga Pnée): « Pratiquer l’hiver dans un club donne une base solide, cela maintient en forme et permet d’être plus à l’aise ensuite en mer. Cela permet aussi de travailler sur l’aspect sécurité, la surveillance de son binôme. Il est important d’utiliser du matériel adapté et d’être correctement lesté, en utilisant par exemple un plomb autour du cou. Ne pas brûler les étapes, accepter de progresser petit à petit sans se mettre en danger même si l’on se sent capable de faire plus. Le corps a besoin de temps pour s’habituer à l’apnée. Au moindre incident, la performance peut baisser car le cerveau mémorise et n’accepte plus d’aller aussi loin ». https://www.yogapnee.com
- Karen Valigiani (Club Orca): « Le travail de la respiration est important avant la mise à l’eau. Réapprendre à respirer complètement avec la partie abdominale permettra d’évacuer le CO2 maximum. En immersion, on ne ventile plus, mais l’échange gazeux se poursuit et, peu à peu, le taux de CO2 augmente tandis que celui d’O2 diminue. Pour ne pas se mettre en danger et sortir au bon moment, l’apnéiste doit rester à l’écoute de son envie de respirer. La progression se fait très doucement. Il ne faut surtout pas être pressé, ni se comparer aux autres. L’apnée ne se pratique jamais seul et permet de créer des amitiés au sein de la grande famille des apnéistes ». http://www.club-orca.fr/
- Rémy Dubern (Inspire): « En montrant à tous l’apnée uniquement sous l’angle de la compétition, le film « Le Grand Bleu » n’a pas fait que du bien : beaucoup de personnes pensent que l’apnée leur est totalement inaccessible. Pour s’initier puis progresser, mieux vaut oublier le mythe du champion, oublier les records et tout objectif chiffré. Je préfère conseiller une approche sans pression, chercher à faire le bon geste au bon moment, comme dans une chorégraphie, et savourer les sensations. Une magnifique plongée peut se dérouler dans 10 mètres de profondeur ». Cette année, Rémy lance une formation en ligne, qu’il a baptisée « Inspire ». https://remydubern.com
Cet article, initialement écrit par Alexie Valois pour l’édition papier de PLONGEZ!, a été adapté pour le web.



