Ces dernières semaines, les signalisations de poissons-perroquets se sont multipliées sur notre côte méditerranéenne française. Si les observations étaient déjà courantes le long de la Corse, elles restaient sporadiques en région Sud. Plaisir pour les yeux pour les uns, signe d’une nouvelle menace liée au changement climatique pour les autres, le temps et l’histoire nous le diront. N’oublions pas que la Méditerranée a toujours été un lieu en mouvement et d’exploitation, et ceci depuis des siècles.
Acclimater des poissons-perroquets
La mer des Romains était perçue comme un espace inépuisable et impossible à dompter. En revanche, ces derniers ont développé les premières formes de ce que l’on pourrait qualifier d’ingénierie aquacole et de réglementation des usages. Ils ont même fait une tentative, documentée, d’acclimatation d’une espèce de poisson, qui n’est autre que notre fameux perroquet méditerranéen, le Sparisoma cretense, dénommé à cette époque Scarus.

Ce cas, sans doute le plus représentatif d’une intervention directe sur les populations marines, est documenté par Pline l’Ancien (Histoire naturelle, IX) et Macrobe (Saturnales).
Ainsi, sous le règne de l’empereur Claude, le Préfet Optatus Elpidius fit rapporter vivants de la mer de Crète une grande quantité de poissons-perroquets. Ces poissons ont alors été relâchés entre Ostie (région de Rome) et la côte campanienne (région de Naples). De plus, pour permettre à l’espèce de s’établir, un édit impérial instaura un moratoire de cinq ans obligeant les pêcheurs à rejeter systématiquement en mer toute prise de cette espèce. L’ambition du préfet était de créer une ressource gastronomique locale et de luxe pour l’élite romaine.
Des viviers creusés dans la roche
En parallèle, pour répondre à la forte demande urbaine en poisson frais, les Romains ont développé une ingénierie côtière très poussée reposant sur deux dispositifs :
– Les piscinae maritimes, des bassins creusés dans la roche littorale (visibles notamment sur la côte tyrrhénienne) équipés de systèmes sophistiqués de vannes, de canaux et de grilles pour renouveler l’eau grâce à l’action de la marée et de la houle ;
– Les structures d’engraissement et de stabulation qui servaient à stocker, engraisser et maintenir en vie des espèces nobles et prisées (murènes, loups/bars, daurades). Le fonctionnement de ces ouvrages dépendait presque exclusivement de la capture de juvéniles et de géniteurs sauvages.

La mer, un espace pour tous
Les Romains avaient également une vision claire du milieu marin méditerranéen à travers un cadre juridique destiné à freiner toute tentative de privatisation de l’espace maritime. La mer et le rivage étaient définis comme une chose commune (res communis), appartenant à tous, rendant l’accès à la pêche libre pour chaque citoyen. Des magistrats étaient chargés de régler les conflits d’usage comme la présence de filets fixes encombrant la navigation, l’accès aux plages pour tirer les filets ou bien encore d’interdire certaines pratiques jugées déloyales comme la pêche nocturne au flambeau dans certains ports. En revanche, ils n’intervenaient jamais sur des quotas de pêche.
Entre prélèvement, domestication ponctuelle pour la table et police des pêches, l’approche romaine du milieu marin soulève des enjeux qui demeurent d’une étonnante actualité.
Texte Pierre Boissery
Photos Nicolas Barraqué



