Au cœur du Pacifique, un archipel fascine plongeurs, amoureux de la nature et chercheurs. Les Galapagos, avec leurs milliers d’espèces endémiques, offrent un terrain unique pour observer la biodiversité. Mais ce sanctuaire naturel est aujourd’hui confronté à de nombreux défis. Plongée au cœur de ce patrimoine mondial, avec le témoignage de guides, scientifiques et écovolontaires locaux.
Un écosystème exceptionnel à la croisée des courants
Situé à 1 000 kilomètres à l’ouest de l’Équateur, l’archipel des Galapagos est resté vierge d’occupation humaine jusqu’au XIXe siècle. Les dix-neuf îles principales du groupe émergent de la rencontre de plusieurs courants océaniques majeurs, créant des conditions idéales pour le développement d’une faune et d’une flore marines et terrestres uniques.

La notoriété mondiale des Galapagos tient aussi à leur rôle dans l’histoire des sciences naturelles : lors de son passage en 1835, Charles Darwin, le célèbre naturaliste britannique, y observe des espèces inédites telles que l’iguane marin ou le poisson chauve-souris. Ces observations nourriront sa fameuse théorie de l’évolution par sélection naturelle.

Classé immense parc national depuis 1936, l’archipel s’est doté en 1986 d’une vaste réserve marine (GMR – Galapagos Marine Reserve). Comme l’explique Antonio Moreano, guide naturaliste et plongeur aguerri avec plus de 5 000 plongées à son actif : « Nos îles tirent parti des multiples courants marins qui apportent une profusion de nutriments. L’alternance d’eaux très froides et chaudes, conjuguée à la présence de monts sous-marins, permet à une biodiversité marine exceptionnelle de s’épanouir. Ici, la vie foisonne à chaque instant. »
Un spectacle de vie marine hors du commun
Parmi les sites les plus prisés figure l’île de Darwin, autour de laquelle se concentre la plus grande biomasse de l’archipel. Entre juin et novembre, les plongeurs peuvent y croiser d’immenses bancs de requins marteaux (Sphyrna sp.), des requins des Galapagos (Carcharhinus galapagensis), des requins-baleines (Rhincodon typus), et parfois assister à des scènes de chasse ou de reproduction en mer. Raies mobulas (Mobula sp.), carangues à gros yeux (Caranx sexfasciatus), thons géants (Thunnus thynnus), poissons-lunes (Mola sp.), dauphins et otaries (Zalophus wollebaeki) créent un tableau vivant permanent, où « tout le monde est très actif ! » précise Antonio Moreano, aujourd’hui à la tête de la compagnie Sea Masters Galapagos et organisateur de nombreuses croisières-plongée et expéditions scientifiques.

L’île alléchante prise d’assaut par le tourisme
L’attrait des Galapagos dépasse le cercle des plongeurs : depuis leur ouverture au tourisme en 1959, l’archipel ne cesse d’accueillir davantage de visiteurs. Alors que 60 000 personnes s’y rendaient en 1990, ils étaient plus de 245 000 chaque année avant la pandémie, dont un tiers d’Équatoriens. Les revenus tirés de cette fréquentation, principalement par les taxes reversées au Parc national, constituent 90 % des ressources de l’archipel. À elle seule, la plongée génère directement 37 % des emplois locaux.

Cette manne économique a incité de nombreux Équatoriens à venir s’installer — parfois illégalement — dans les Galapagos. Depuis 1998, une loi limite néanmoins l’installation de nouveaux résidents. Actuellement, près de 30 000 habitants vivent sur quatre îles : Isabela, Santa Cruz, San Cristobal et Baltra, où se concentrent hôtels, restaurants et circulation automobile. Cette pression démographique accroît inévitablement la pression sur les ressources naturelles, notamment la pêche.

Vers une gestion durable de la pêche aux Galapagos
Pour protéger la biodiversité marine, des quotas de pêche ont été instaurés dès 1990. Aujourd’hui, 1 200 pêcheurs enregistrés pratiquent une pêche artisanale réglementée, ciblant principalement les homards, le thon, les poissons blancs comme les mérous des Galapagos – sous l’œil vigilant des autorités. Pablo Guerrero, directeur de la Conservation marine au WWF-Équateur, détaille : « Notre activité se conforme à la réglementation du Parc national. Le calendrier de pêche est établi en concertation, et le suivi vise à garantir que les captures restent raisonnables, autour de 1 200 tonnes annuelles toutes espèces confondues.»

Des contrôles sophistiqués… mais parfois contournés
Les Galapagos disposent de l’un des systèmes de surveillance marine les plus performants, reposant sur le VMS (Vessel Monitoring System), l’AIS (Automatic Identification System), radars et caméras à chaque grand port, avec coordination entre le Parc national, la marine équatorienne et 12 navires de surveillance et un hydravion. Pourtant, les ressources nécessaires à ce dispositif sont considérables, et des infractions continuent d’être relevées, notamment lors de la crise COVID-19 qui a poussé certains pêcheurs à braconner.

La menace la plus sérieuse vient toutefois des flottes de pêche industrielle, notamment asiatiques, qui opèrent à la lisière de la zone protégée pour profiter des migrations de poissons. En 2017, le cargo Fu Yuan Yu Leng 999 a été intercepté à l’intérieur du sanctuaire marin avec 300 tonnes de poissons, dont des requins protégés ; son armateur a été lourdement sanctionné. Plus récemment, en juillet, quelque 260 navires chinois ont inquiété la communauté internationale en stationnant aux limites de la zone économique exclusive des Galapagos, à 370 km des côtes, visant à exploiter massivement les ressources halieutiques migratrices.

Des populations de poissons en déclin
Malgré les dispositifs mis en place, plusieurs espèces commerciales comme le mérou des Galapagos (Mycteroperca olfax), le camotillo (Paralabrax albomaculatus), ou le brujo (Pontinus clemensi) sont considérées comme surexploitées. Antonio Moreano constate : « La réserve marine a protégé requins, otaries et grands pélagiques, mais certains poissons de fond tels que les mérous sont moins nombreux qu’autrefois ».

Le défi climatique : des eaux trop chaudes et le danger d’El Niño
Les Galapagos ne sont pas seulement exposées à la surpêche ; le changement climatique constitue une menace grandissante. Habituellement, les alizés soufflent l’eau de surface au large, permettant la remontée d’eaux froides riches en nutriments essentiels à toute la chaîne alimentaire. Mais lors des épisodes El Niño, cette dynamique se dérègle : l’eau chaude, pauvre en nutriments, envahit les îles, provoquant des famines chez de nombreuses espèces et la disparition de vastes étendues d’algues qui constituent la base de la chaîne alimentaire marine locale.

En 2016, lors d’un événement El Niño particulièrement intense, la température de l’eau a grimpé de 2°C, atteignant par endroits 26 à 30°C — « vraiment très chaud ! », s’émeut Antonio Moreano. Conséquence immédiate : blanchiment massif des coraux (jusqu’à 60 %), mortalité accrue et raréfaction de nombreuses espèces. « Le changement climatique affecte fortement la réserve marine, et nous sommes impuissants face à ce phénomène ».
Étudier pour mieux protéger : l’exemple des requins
Face à ces bouleversements, la recherche scientifique prend une importance capitale. Le Dr Pelayo Salinas-de-León, biologiste marin à la Fondation Charles Darwin, rappelle : « On ignore encore beaucoup sur l’impact d’El Niño sur les espèces très mobiles comme les requins. Leurs comportements alimentaires évoluent peut-être avec le réchauffement. »

Depuis 2019, la fondation et trois universités américaines mènent des analyses de régime alimentaire sur les requins tigres et requins marteaux, prélevant de petits échantillons de muscle afin d’identifier, grâce aux isotopes stables, quelles proies ont été consommées au cours des six derniers mois. Résultat : dans la réserve marine, les requins tigres adultes se nourrissent principalement de tortues vertes et d’otaries, tandis que les jeunes mangent calmars et poissons pélagiques.
Des profondeurs à explorer
Les connaissances sur la biodiversité galapaguène progressent, notamment grâce à de nouvelles explorations en profondeur. Des caméras sous-marines ont observé un requin taupe bleu (« plat-nez », Notorynchus cepedianus) et un requin griset (Hexanchus griseus) à plus de 400 m, au large de Floreana et Española, tandis que des ROV ont cartographié des monts sous-marins jusqu’à 3 400 m auprès de Darwin et Wolf, révélant des habitats inconnus et de nouvelles espèces d’invertébrés.

«Les profondeurs marines sont la dernière frontière. Ce monde que Darwin n’a jamais vu est unique, et il est de notre devoir de le préserver pour les générations futures», conclut Pelayo Salinas-de-León.
Pour en savoir plus : ParqueNacionalGalapagos.com – Darwin Foundation
Iguanes marins : un symbole de l’adaptation
Florent Figon, écovolontaire au Parc national des Galapagos
« J’ai observé les iguanes marins »
En 2015, Florent Figon, biologiste à l’Institut de recherche sur la biologie de l’insecte à Tours, a passé deux mois sur l’île de San Cristobal comme écovolontaire au sein du Parc national des Galapagos. Participant à un programme de suivi des otaries, il a été frappé par les blessures infligées aux animaux par les hameçons et filets de pêche : « Certains mammifères ne peuvent plus plonger pour se nourrir et errent jusque dans la ville. Nous sensibilisions touristes et locaux pour qu’ils évitent tout contact. »

Sa motivation première : « Comprendre ce milieu unique où Darwin et Wallace ont posé les fondements de la théorie de l’évolution. Pour cela, rien de mieux que l’observation de l’iguane marin des Galapagos (Amblyrhynchus cristatus), seul reptile à la fois terrestre et marin. Ces animaux incarnent l’adaptation : lors de famines, ils maigrissent à l’extrême, réduisent leur taille pour économiser l’énergie, puis regrossissent dès que l’abondance revient. »

Florent raconte : « Je les ai découverts sur une coulée de lave noire, mimant la roche, agglutinés pour se réchauffer et éternuant le sel par les narines. En snorkeling, j’ai pu nager aux côtés de l’un d’eux, le voir brouter des algues, nager en ondulant sa queue. Un souvenir inoubliable. »
Pour aller plus loin, lisez l’analyse complète de Florent Figon sur l’évolution des iguanes des Galapagos : L’histoire évolutive des iguanes des Galapagos entre géologie et adaptation
Texte : Alexie Valois
Photos : Fabrice Dudenhofer
Cet article, initialement écrit par Alexie Valois pour l’édition papier de PLONGEZ!, a été adapté pour le web.



