Un matin d’octobre, sur le banc de l’Iris, au nord de Mayotte, une carcasse de baleine à la dérive attire un groupe de requins-tigres avides de festin. Alexandre Eynard est sur place avec des plongeurs, tandis que Gaby Barathieu, en mer, se trouve à une heure et demie de navigation. Rapidement, il se dirige vers eux pour vivre cette aventure extraordinaire. Voici son récit, à deux voix, d’une rencontre inoubliable.

Alexandre Eynard
Ce matin commence comme n’importe quel autre. À 6h30, nous sommes en route vers notre site de plongée, au nord de Mayotte, à environ dix miles nautiques du premier îlot. Le banc de l’Iris, une barrière sous-marine affaissée balayée par des courants puissants, offre un récif de 30 km descendant à 20 mètres avant de plonger vers le canal du Mozambique. Depuis plus de 10 ans, j’y organise des plongées, me spécialisant dans l’observation des requins. Bien que Mayotte ne soit pas réputée pour ses grandes espèces, on y croise parfois thons, requins nourrices, requins gris, et, très rarement, des tigres.
Tout à coup, une masse étrange attire mon regard à l’horizon, entre le bleu de l’océan et le ciel. Avec mes jumelles, je distingue une grande tache jaune-marron, qui pourrait être une carcasse de baleine ou une épave de bateau. Je décide de changer de cap et préviens mes plongeurs : « Regardez loin, je pense avoir repéré une carcasse de baleine à la dérive. Si c’est vrai, il y aura du tigre dessous ! » Je m’empresse de préparer mon appareil photo.

En mer, je scrute les objets flottants, bois dérivant et autres amas emportés par les courants. Ces refuges en pleine mer sont souvent des lieux d’observation fascinants. De petits poissons s’y cachent, initiant ainsi une chaîne alimentaire où thons, espadons, et squales se retrouvent. J’ai toujours rêvé de découvrir une carcasse, souvenir d’une scène captivante qui s’était produite en 2004, lorsque de nombreux requins-tigres avaient afflué autour d’une carcasse de cachalot remorquée par les autorités.
Identification de la Carcasse
À quelques centaines de mètres, l’objet flotte désormais clairement : il s’agit d’une baleine en décomposition avancée. Plus tard, je définirai le reste d’une pectorale exagérément grande, emblématique des baleines à bosse. Présentes dans nos eaux de juillet à octobre, elles remontent des eaux antarctiques pour s’accoupler et mettre bas, mais celle-ci a tragiquement rencontré une fin abrupte, nourrissant ainsi une multitude de créatures marines. Son corps de près de 30 tonnes servira de repas, depuis les petits vers jusqu’aux plus grands prédateurs.

Nous nous arrêtons à quelques dizaines de mètres. La carcasse se trouve à 25 mètres de profondeur, dérivant lentement vers le large. L’odeur qui s’en échappe est presque insupportable. Je revêts ma combinaison et plonge pour évaluer la situation. L’amas de chair en décomposition est colossal. Sous l’eau, des lambeaux de chair se balancent, refuge pour une multitude de poissons. L’excitation monte, je scrute les environs pour apercevoir la moindre silhouette imposante. J’aperçois un requin, puis un deuxième. Ces nageoires redoutables, distinguées par leurs rayures, me font comprendre que ce sont bien des requins-tigres. Ils se dirigent vers le filet odorant que laisse la carcasse derrière elle. Je reconnais une femelle adulte d’environ 4 mètres et un mâle plus jeune, qui se rapproche avec curiosité.
Plongée dans un Festin Marin
J’ai déjà plongé autour de carcasses, mais cette scène est inédite ! Ici, les requins se nourrissent de morceaux de viande de 5 kilos, sans obstacles ni concurrence. Après quatre immersions en solo, je briefe mes clients sur la manière de se comporter dans l’eau. Les règles sont strictes : rester groupés, calmes, et éviter le palmage frénétique. Ils doivent toujours garder le regard sur le requin, en adoptant une position verticale lorsqu’il s’approche. Je prends en charge la tâche de détourner les museaux trop curieux.

Nous nous immergeons près de la zone odorante délimitée par des fragments de chair en décomposition. L’excitation est palpable, mais le temps presse ; nous devons bientôt rejoindre notre site de plongée initial. Je profite de l’occasion pour appeler Gaby Barathieu, lui signalant l’événement. Surprise, il s’achemine vers nous à toute vitesse.
Six Requins-Tigres en Spectacle
Après notre plongée, nous retournons sur la zone. Gaby, déjà à l’eau, se délecte de la scène. Quatre nouveaux requins ont rejoint les deux premiers, soit un total de six requins-tigres à observer. Je m’installe du côté sous le vent de la carcasse, mais au bout de quelques minutes, l’odeur insupportable me pousse à changer de position. Maintenant, j’évolue en tant que concurrent direct.

La ballette de ces prédateurs, déchirant des morceaux de chair dans un ballet effréné, est vertigineuse. Le temps passe et je me retrouve de nouveau seul avec deux clients dans l’eau. La visibilité devient trouble, chargée par les morceaux arrachés. Les deux jeunes requins, frustrés et plus mobiles, se rapprochent un peu trop de nous. Je décide de faire sortir tout le monde de l’eau, au cas où. L’adrénaline est à son comble, et il nous faut plus de cinq minutes pour regagner le bateau.
L’Observation Continue
Tout au long de la journée, nous restons à proximité de la carcasse, espérant apercevoir d’autres prédateurs. J’espérais voir un « longimanus » ou craignais une apparition de mako, malheureusement sans succès. Les requins-tigres dominent totalement la scène, ne laissant aucune chance aux autres prédateurs environnants.
La nuit s’installe, il est temps de rejoindre un mouillage pour passer la nuit à bord du catamaran. Tant de souvenirs, tant de photos dans ma mémoire. Cela fait plus de 20 ans que je navigue, conscient que des spectacles comme celui-ci sont rares. Après le dîner, je dis à mes plongeurs : « Vous réalisez ce que l’on a vécu aujourd’hui ? Nous avons gagné au loto ! »
Gaby Barathieu
Ce jour-là, nous avons quitté le port de bonne heure, enthousiastes, pour une plongée dans la passe en S, à l’est de Mayotte. En tant que responsable de la sécurité en surface, j’attendais mon tour de plonger. Au bout de 20 minutes, je reçois un appel urgent d’Alex : « Gaby, où es-tu ? Il y a une carcasse de baleine à la dérive sur le banc de l’Iris, avec des requins-tigres autour. Viens vite ! »

Mon cœur s’emballe ! Je dois agir rapidement. Le site se trouve à une heure et demie de navigation. Je tente de faire remonter mes plongeurs, mais ils ne m’entendent pas. Après une longue attente, je récupère tout le monde et nous filons vers le banc de l’Iris. À notre arrivée, plusieurs bateaux de touristes avaient déjà quitté les lieux, nous laissant seuls face à cette immense carcasse, nauséabonde et méconnaissable.
Observer Avant de se Mettre à l’Eau
Nous passons 30 minutes à observer les requins-tigres, fascinés. L’envie de plonger devient irrésistible. Je m’immisce dans l’eau trouble, saturée de gras. Un gros requin me repère, me frôle, sans intention de m’attaquer. J’évalue la situation. Les requins sont omniprésents. Environ cinq spécimens, dont trois grands et deux jeunes, témoignent de leur domination. Bien que je ne ressente pas d’agression, je comprends que je ne suis pas à ma place.

Malgré des conditions difficiles, je m’efforce de prendre des photos, conscient que mes yeux doivent aussi observer le comportement des requins. Mon attention est attirée par les mouvements derrière moi. En quelques minutes, le catamaran O’bulle revient, et je me sens rassuré de partager cette expérience avec un autre plongeur.
Cette journée reste gravée dans ma mémoire et me rappelle combien la plongée peut être à la fois fascinante et dangereuse. Chaque immersion est un pas sur le fil du rasoir entre l’émerveillement et le respect de la mer.
Cet article, initialement écrit par Gaby Barathieu et Alexandre Eynard pour l’édition papier de PLONGEZ!, a été adapté pour le web.
Images © Gaby Barathieu et Alexandre Eynard



