Une épave mystérieuse illuminée par des plongeurs révèle les secrets enfouis des profondeurs marines. #ExplorationSousMarine

Plongée Extrême : À la Découverte des Épaves Fantômes du Lac Supérieur, le Plus Grand Musée Sous-Marin d’Amérique du Nord

À la découverte des épaves du lac Supérieur : plongées techniques et émotions fortes

Par Sébastien Pelletier
Photos : Ron Benson, Jitka Hanakova, Terry Irvine, Sébastien Pelletier, Jean-Pierre Richard, Sébastien Savignac et Becky Schott.
Cartographie : Sébastien Pelletier

Introduction : Plongée dans le passé des Grands Lacs

Les Grands Lacs d’Amérique du Nord, véritables mers intérieures, regorgent d’épaves fascinantes qui font le bonheur des plongeurs les plus aventureux. Les Plongeurs d’Épaves Techniques du Québec (PETQ) ont récemment mis le cap sur le lac Supérieur pour explorer quelques joyaux engloutis, dans un cadre naturel et historique exceptionnel. Ces vestiges maritimes, souvent préservés de manière remarquable, offrent à chaque plongée une émotion unique, entre découverte patrimoniale et aventure humaine.

Av 1

Les Grands Lacs : un patrimoine immergé unique

Les cinq Grands Lacs abritent à eux seuls près de 20 % de l’eau douce de surface de notre planète, s’étendent sur des milliers de kilomètres carrés et atteignent, pour le lac Supérieur, une profondeur maximale de 406 mètres. Avec une superficie d’environ 83 000 km² – soit 143 fois celle du lac Léman –, le lac Supérieur incarne, à lui seul, toute la démesure du continent nord-américain.

La navigation sur ces lacs fût, bien avant l’ère du transport routier, un élément central de l’économie régionale. Malheureusement, elle s’est aussi accompagnée d’innombrables tragédies : tempêtes de novembre, erreurs humaines, pression commerciale, brume, glaces et hauts-fonds sont à l’origine de milliers de naufrages. Aujourd’hui, ce drame d’un autre temps s’est transformé en un immense musée sous-marin pour les plongeurs, où chaque épave constitue une fenêtre fascinante sur l’histoire maritime.

Av 2

Des épaves par milliers : l’héritage des Grands Lacs

Avant l’avènement du réseau routier moderne, le transport de marchandises s’effectuait principalement sur les eaux des Grands Lacs, qui formaient le cœur vital d’une vaste autoroute liquide menant vers les Grandes Plaines américaines et les Prairies canadiennes. La topographie des lieux, marquée par plus de 100 m de dénivelé entre l’est et l’ouest, nécessita la construction de canaux, d’écluses et de ports dès le XIXe siècle. Si cela a permis un formidable développement économique, le prix fut élevé : plus de 5 000 épaves, allant de la goélette traditionnelle au gigantesque minéralier « laquier » de plus de 300 mètres.

Les causes de ces naufrages sont multiples : tempêtes légendaires — ces « gales of November » —, épais brouillards, glaces d’hiver, hauts-fonds imprévisibles et cadence infernale imposée par les compagnies de navigation. Beaucoup d’équipages ont dû livrer bataille contre la nature jusque tard dans la saison, laissant derrière eux de véritables capsules temporelles exceptionnelles, magnifiquement préservées par l’eau douce et froide.

Première étape : l’épave du Gunilda à Rossport

Prisée par les plongeurs techniques du monde entier, l’épave du Gunilda repose à 81 mètres de profondeur près de Rossport, en Ontario. Ce luxueux yacht à vapeur de 54 mètres, coulé en 1911, est devenu un musée sous-marin, visité en 1980 par l’équipe Cousteau à l’aide de la fameuse soucoupe plongeante SP-350. Pour beaucoup, dont Albert Falco, cette épave a été une expérience marquante.

Av 3

L’histoire tragique du Gunilda

Le 29 août 1911, le Gunilda heurte un haut-fond suite à un choix malheureux de son propriétaire, Sir William Harkness, qui refuse les conseils d’un pilote expérimenté pour naviguer dans les périlleuses eaux de McGarvey Shoal. Après une tentative maladroite de renflouement par un seul remorqueur, le yacht chavire et coule, emportant avec lui tout le faste du New York Yacht Club.

Av 4

Préparation et sécurité : des impératifs pour l’exploration

Plus d’un siècle plus tard, l’équipe PETQ embarque depuis Montréal pour un périple de 1 600 km vers Rossport. Leur équipement est à la hauteur du défi : bi-bouteilles, blocs de décompression, gaz spéciaux, compresseur, booster, cascades d’oxygène et d’hélium. L’autonomie est de mise dans ce coin reculé, où les infrastructures sont inexistantes et l’hôpital hyperbare le plus proche à plus de 10 heures de route. La planification d’urgence est donc primordiale.

La plongée sur le Gunilda commence par une descente de 4 minutes jusqu’à son pont à -75 m et se poursuit pour 25 min sur l’épave. Le trimix 16/45 est utilisé pour assurer la sécurité des plongeurs lors de cette immersion profonde, plongée dans l’obscurité totale, où la température atteint 4°C. De puissants éclairages sont nécessaires, et les thermoclines à 10 et 30 m rendent l’été le moment idéal pour l’exploration. La pénétration de l’épave restant interdite pour préserver ce fragile patrimoine, la contemplation se fait au fil d’une observation attentive depuis l’extérieur.

Av 5

Un état de conservation hors du commun

Protégée par les lois ontariennes et préservée de la prolifération de la moule zébrée qui affecte les autres Grands Lacs, l’épave du Gunilda offre un spectacle rare. Chaque élément — instruments en laiton, cloche, vaisselle, piano, cabine victorienne, tek des ponts, beaupré sculpté — semble avoir défié le temps. Cette plongée au cœur du passé se conclut par une remontée de plus d’une heure, où la satisfaction des membres de l’équipe se lit sur chaque visage : plonger sur le Gunilda, c’est toucher du doigt la noblesse de l’histoire maritime.

Av 6

Seconde étape : le Judge Hart à Marathon

Après quatre plongées inoubliables sur le Gunilda, cap sur Marathon et le Judge Hart. Ce vraquier de 77 m, aujourd’hui parfaitement droit sur un fond de 64 m, a sombré le 27 novembre 1942 après avoir heurté un récif au large de l’île Barclay lors d’une nuit de navigation mouvementée. Heureusement, tout l’équipage échappa au drame.

Av 7

Un site difficile d’accès et rarement visité

Les conditions météorologiques du secteur font du Judge Hart une épave rarement visitée, réservée aux plongeurs avertis et chanceux. Une fois sur place, le dilemme se pose : explorer la salle des machines ou pousser jusqu’à la proue où la cabine de pilotage d’origine veille, intacte, sur ses instruments et la paire de jumelles du capitaine, toujours là, témoignage touchant de la vie passée à bord. Après inspection de la poupe et de la salle des machines, l’équipe procède aux remplissages de gaz avant de continuer l’aventure vers la frontière américaine.

Av 10

Dernière étape : le Superior City à Whitefish Point

Changement de décor et de pays pour rejoindre le secteur mythique de Whitefish Point, sur la rive américaine du lac. Ici, les épaves sont intégrées à un réseau de réserves sous-marines du Michigan, gérées par le Michigan Underwater Preserve Council (MUPC), qui œuvre à la préservation et à la transmission de ce patrimoine auprès des plongeurs et du grand public.

Malheureusement, nombre d’épaves ont été pillées avant la mise en place de ces mesures : cloches et hublots se font rares, mais ce qui subsiste est d’un intérêt exceptionnel.

Av 123

Le SS Superior City : naissance, naufrage et légende

Sorti des chantiers Cleveland Ship Building Company en 1898, le Superior City marque l’histoire comme le plus grand navire d’eau douce de son temps (131 m par 15 m). Le 20 août 1920, alors chargé de 7 600 t de minerai, il entre en collision avec le Willis L. King à Whitefish Bay. L’impact est brutal, les chaudières explosent, la poupe se détache, la plupart de l’équipage disparaît à jamais — seuls 4 hommes survivent.

13

Plongée sur une sépulture

L’exploration du Superior City commence par la visite de la poupe, inclinée à 45 degrés, où l’on observe les impressionnants dégâts de l’explosion et, par endroits, des ossements marins restés piégés depuis plus d’un siècle. Les plongeurs naviguent entre émotion et respect, conscients du caractère sacré de ces lieux. La proue, à 82 m de profondeur, frappe par son état de conservation : télégraphe arraché, murs de glaise emplissant la cale, pancarte de prohibition toujours lisible, héritage intact d’une autre époque.

Av 11

Bilan : une expédition inoubliable sur les sentiers du temps

En deux semaines, les PETQ ont vécu une aventure intense, tant physiquement qu’émotionnellement. Ce voyage dans le passé, entre défis logistiques, conditions exigeantes et moments d’émerveillement, demeure l’un des souvenirs les plus marquants de leur vie de plongeurs. Les Grands Lacs, plus vaste système d’eau douce du globe, gardent pour toujours la mémoire de tragédies humaines et de l’audace des marins qui les ont traversés.

Hommage

À la mémoire d’Erik Foreman, explorateur passionné des épaves des Grands Lacs et ami de tous (1970 – 2016)

Pour aller plus loin

À propos de l’auteur

Sébastien Pelletier, 41 ans, doctorant en géographie à l’université Laval (Québec), plonge depuis 1993. Passionné par les fonds marins du monde entier — Caraïbes, Méditerranée, Pacifique, Atlantique — il a aussi œuvré comme plongeur commercial offshore aux États-Unis, au Mexique et en Afrique. Aujourd’hui, il consacre son expertise à l’exploration du fleuve Saint-Laurent et des Grands Lacs, à la recherche d’épaves légendaires ou inconnues. Président du club PETQ, il est également rédacteur en chef du magazine En Profondeur et vit à Montréal.

Cet article, initialement écrit par Sébastien Pelletier pour l’édition papier de PLONGEZ!, a été adapté pour le web.

Partagez cette publication

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *