Au sud du Mozambique, lorsque l’été austral bat son plein, un spectacle fascinant se déroule : les requins-bouledogues se rassemblent dans les eaux chaudes et riches en poissons de Ponta do Ouro. Depuis plus de dix ans, des scientifiques scrutent leurs comportements, révélant à chaque plongée les merveilles de ce haut lieu de biodiversité.

L’aventure commence : sensations fortes garanties
L’aube à peine levée, alors que l’océan est encore plongé dans l’obscurité, un semi-rigide fend les vagues avec énergie. Le skipper expérimenté, formé en Afrique du Sud, manœuvre habilement pour franchir les vagues imposantes, atteignant parfois trois mètres de hauteur. L’équipage, une dizaine de plongeurs passionnés, s’accroche fermement. Une fois la houle domptée, le calme revient et le bateau met le cap au nord pour une vingtaine de minutes.
Pinnacles : un site d’exception pour les requins-bouledogues
Pinnacles, situé au sud du Mozambique, attire des plongeurs du monde entier, tous désireux d’admirer la star locale : le requin-bouledogue (Carcharhinus leucas). La zone entourant la réserve marine partielle de Ponta do Ouro est l’un des rares endroits où il est possible d’observer ce squale mythique dans son environnement naturel, sans artifices tels que le feeding ou le baiting. Il n’est pas rare d’y croiser plusieurs individus à la fois. Massif, avec son museau court, ce requin mesure entre 2 et 3 mètres. Considéré comme l’un des requins tropicaux les plus potentiellement agressifs, il est en réalité décrit par ceux qui le connaissent bien comme curieux mais prudent.

Prédateur omnivore, le requin-bouledogue se nourrit d’une grande variété de proies : poissons, tortues, calamars, mammifères et même d’autres espèces de requins. Il joue un rôle crucial dans le maintien de l’équilibre des populations marines côtières. Sa capacité à évoluer aussi bien en mer que dans les eaux saumâtres des estuaires, et même à remonter les fleuves, lui vaut le surnom de « requin du Zambèze ».
La découverte de Pinnacles : une histoire de requins
Après la fin de la guerre civile (1970-1991), la frontière entre l’Afrique du Sud et le Mozambique a été rouverte. Des chasseurs à l’arbalète sud-africains ont alors exploré les eaux sud-mozambicaines et découvert un site au large, appelé « Pinnacles », réputé pour son abondance de requins. Des plongeurs autonomes ont commencé à fréquenter le site, contribuant à sa renommée. Aujourd’hui, presque toutes les plongées à Pinnacles permettent d’observer des squales, notamment des requins bordés (Carcharhinus limbatus), des requins-marteaux halicornes (Sphyrna lewini) (également présents en mer Rouge) et des requins-tigres (Galeocerdo cuvier).

Morgane de FIT Trip plongée, une Française vivant sur la côte est de l’Afrique du Sud et plongeant chaque année au Mozambique depuis 2016, témoigne : « Il est possible de les voir de près et d’assister à des interactions particulières. D’octobre à avril, l’eau est chaude, entre 22 et 27 °C. Les sites sont variés et la faune très présente, du gros comme du petit. Cela ressemble à Sodwana Bay en Afrique du Sud. Par contre, c’est différent d’Aliwal Shoal ou Cape Town. Sur la même plongée, on peut voir plusieurs espèces différentes de requins. Six centres de plongée, tenus par des Sud-Africains, proposent des sorties requins, bien encadrées et précédées d’un briefing complet pour les plongeurs. » Il est important de noter que l’observation de ces prédateurs dans leur habitat naturel n’est jamais garantie à 100%.

Topographie sous-marine et techniques d’approche
Le site de Pinnacles se distingue par sa topographie unique : il ne s’agit pas d’un pic rocheux, comme son nom pourrait le suggérer, mais plutôt d’une dune sous-marine descendant de 30 à 50 mètres. Les plongeurs, regroupés dans le bleu et à la même profondeur, patientent avec une bonne visibilité. Le dive master utilise un flasher, un leurre de pêche composé de petits appâts brillants imitant des poissons, ou craque une bouteille en plastique pour simuler le bruit de cartilages broyés.

« Le requin est curieux et opportuniste, il vient voir », explique Fabrice Dudenhofer, photographe présent sur place début 2020. « Le bouledogue prend son temps pour s’approcher calmement. Il est préférable d’être discret, de ne pas faire de grosses bulles et d’apprécier l’interaction naturelle qui se déroule. Sa tête rappelle l’avant d’un avion de ligne. Son regard inquisiteur vous fixe. Tous les requins ne font pas ça », ajoute Morgane.
Le requin-bouledogue : un animal puissant et fascinant
Le requin-bouledogue est souvent perçu comme dangereux en raison de sa capacité à attaquer les humains, en particulier les surfeurs, nageurs, apnéistes et chasseurs sous-marins. Des accidents mortels sont malheureusement recensés chaque année le long des côtes de la province d’Inhambane, au sud du Mozambique, souvent au crépuscule ou la nuit, près des bancs de sable où les animaux chassent. Il est crucial de se rappeler que les requins font partie intégrante de l’écosystème marin.

En pleine eau, les plongeurs observent les requins-bouledogues de loin, ou les voient nager sous leurs palmes en petits groupes de deux ou trois individus. « Ils s’approchent des plongeurs lentement mais sûrement », poursuit Fabrice. « Parfois, l’un d’eux fonce droit sur nous et bifurque au dernier moment, tandis que les autres restent en retrait. Une fois, une femelle très curieuse s’est approchée à moins d’un mètre. La puissance d’un bouledogue est palpable. C’est grisant de le voir évoluer en pleine eau. Si tout le monde est calme, tout se passe bien. Mais la situation peut changer en une fraction de seconde. Le moindre plongeur qui s’écarte du groupe et le requin s’éloigne », précise-t-il.
La science à la rencontre des requins : l’étude de Ryan Daly
Ryan Daly, biologiste marin, étudie les requins-bouledogues de Pinnacles depuis 2009 et a consacré sa thèse de doctorat à ces animaux. Pendant onze ans, il a passé trois à quatre mois par an à Ponta do Ouro, plongeant quotidiennement pour comprendre « pourquoi les requins sont là, combien de temps ils restent, où ils vont quand ils ne sont pas là et ce qu’ils mangent ». Ses recherches sont menées à l’Institut de recherche océanographique de Durban (https://www.saambr.org.za/research-2/).

Un habitat idéal : nourriture et environnement propice
L’ouest de l’océan Indien est réputé pour sa riche biodiversité, avec 500 à 800 espèces de poissons recensées, dont le requin-baleine (Rhyncodon typus) et une dizaine d’autres espèces de requins. « Les requins-bouledogues recherchent un habitat côtier et un habitat au large, dans un espace ouvert. Ils ont besoin de ces deux environnements favorables à leur croissance, avec beaucoup de nourriture », explique Ryan Daly.

Près de Pinnacles, pendant la saison estivale (novembre à juin), de nombreuses espèces de poissons se rassemblent pour pondre, attirant ainsi les requins. Les scientifiques ont observé que de nombreuses espèces migrent vers le nord à la recherche d’eaux plus chaudes. Un courant dominant longe la côte sud du Mozambique. Au début de l’été austral, les poissons pondent, puis les larves grandissent en suivant ce courant, ce qui leur donne plus de chances de se développer avant le retour des eaux froides. Les requins profitent de cette abondance de nourriture durant l’été austral, avec un pic de présence des bouledogues de décembre à février. Le biologiste conseille de rester calme et d’attendre que les requins s’approchent : « Ils captent votre énergie et votre état d’esprit. Si vous n’êtes pas relax, si vous paniquez, ils le sentiront. »

Un laboratoire à ciel ouvert pour l’étude des requins-bouledogues
L’équipe de Ryan Daly utilise diverses technologies pour suivre les requins pendant plusieurs mois, voire des années. Des balises sont fixées sur le dos et des capteurs sont insérés sous la peau des requins-bouledogues et des requins-tigres. Les balises des requins-tigres transmettent leur position au satellite lorsqu’ils remontent à la surface. Pour les bouledogues, des bornes installées à terre ou sur des bouées en mer enregistrent leur passage. L’objectif principal est de comprendre leurs déplacements. Ces animaux n’ont pas de frontières et se déplacent entre le Mozambique et l’Afrique du Sud.

« Nous avons beaucoup appris. Les bouledogues passent jusqu’à 6 mois sur un spot, s’éloignent ensuite très loin, parcourent des milliers de kilomètres avant de revenir exactement au même endroit, l’année suivante à la même période. Sur le récif de Pinnacles, 50 requins-bouledogues, parmi ceux que nous avons tracés, reviennent tous les ans », explique Ryan Daly. Certains y restent une semaine chaque année, comme on passerait une semaine de vacances !
Après l’été austral, ils s’éloignent sur des distances annuelles comprises entre 450 et 3760 km avant de revenir à Pinnacles. D’autres requins marqués ailleurs ne font que passer à Pinnacles et séjournent plus longuement sur d’autres sites. Ils évitent les mois d’hiver, où il fait froid, car cela leur coûterait trop d’énergie. Ils migrent alors vers le nord, vers des eaux plus chaudes, pour se reproduire. La zone de Ponta do Ouro abrite autant de mâles que de femelles bouledogues. Ces recherches sont cruciales pour mettre en place des mesures de conservation, car les requins sont également des proies pour les pêcheurs. La protection et la consommation de ces animaux sont des enjeux difficiles à concilier.

Ponta do Ouro : une destination pour tous les plongeurs
Si Pinnacles est plutôt réservé aux plongeurs expérimentés, le sud du Mozambique offre de nombreux autres sites accessibles à tous les niveaux, où les requins sont également présents. Par exemple, Doodles, situé à 5 minutes en bateau de la grande plage de sable de Ponta do Ouro, est un site entre 12 et 17 mètres de profondeur, idéal pour de longues immersions.

« Quand tu te mets à l’eau, il est difficile de voir le récif tant il est recouvert par des bancs d’anchois, de vivaneaux, etc. », se souvient Fabrice. « En s’approchant, on peut observer des poissons feuilles, des nudibranches ou tomber sur une crevette arlequin. L’eau est très chargée en plancton, il y a une vie incroyable, des organismes unicellulaires et des micro méduses. Au fond, de gros mérous patates, de plus d’un mètre de long, se laissent approcher jusqu’au tête à tête. »
Morgane apprécie particulièrement ce site : « Le récif est très coloré. En plus des mérous, les poulpes sont super joueurs. On peut observer des grands bancs de barracudas, des poissons grenouilles, des raies guitares, mantas et léopards. Sur une même plongée, il n’est pas rare de voir passer deux requins-bouledogues, deux marteaux et un tigre. » Elle souligne également l’ambiance latine décontractée de Ponta do Ouro, où l’on parle portugais et anglais, et où la musique latino est omniprésente, dans les bars de rue, sur la plage et ses dunes de sable à perte de vue. Les non-plongeurs peuvent profiter du snorkeling depuis la plage, du surf, du kite-surf et du bodyboard.

La côte est assez exposée à la houle, et les plongeurs se font souvent bercer sur les sites proches de la plage. Paradoxalement, le large est plus calme. On y trouve le site Atlantis, une longue arrête fossilisée descendant jusqu’à 45 mètres de chaque côté. « Elle est entièrement recouverte de corail noir ressemblant à des buissons où s’abritent les vivaneaux. J’y ai vu une holothurie exceptionnelle, un nudibranche géant ainsi qu’une danseuse espagnole de toute beauté. Des bouledogues sont passés à proximité, et des bancs de carangues chassaient », raconte Fabrice.
Au départ de Ponta do Ouro, les plongeurs sud-africains ont répertorié une vingtaine de sites, dont Doodles, Pinnacles, Atlantis, Three Sisters, Blacks, Chekers et Steve’s Ledge. Les centres de plongée sont constamment à la recherche de nouveaux sites à explorer. Située à 1h30 de route de l’aéroport de Maputo, la capitale du Mozambique, Ponta do Ouro a le potentiel de devenir une destination phare.

Réserve transfrontalière : un engagement pour la conservation
La réserve marine partielle de Ponta do Ouro se situe à la frontière avec l’Afrique du Sud. De l’autre côté de cette pointe se trouve la baie de Kosi et sa réserve naturelle, vierge et admirablement préservée. Ensemble, Ponta do Ouro et Kosi Bay forment la première zone marine transfrontalière de conservation (TFCA) en Afrique. Une collaboration entre les deux pays est essentielle pour mettre en place des mesures de conservation de la biodiversité efficaces. Une gestion transnationale renforcera l’efficacité des aires marines protégées. Sachant que les trois quarts de la population aux plus bas revenus dépendent de la pêche pour vivre, il est primordial de préserver les ressources halieutiques et de protéger les espèces fragiles, comme les requins.

Nager avec les dauphins : une expérience inoubliable
Les dauphins sont également nombreux à s’approcher de la côte sud du Mozambique. Depuis une vingtaine d’années, environ 250 grands dauphins ont été photo-identifiés à Ponta do Ouro. D’autres espèces, comme le dauphin à bosse du Pacifique (Sousa chinensis), le spinner ou dauphin à long bec (Stenella longirostris) et le dauphin tacheté pantropical (Stenella attenuata) sont également présents. Ils viennent se nourrir, socialiser, s’accoupler et se reposer. Seuls deux opérateurs sont autorisés à emmener des touristes à la rencontre des cétacés de la réserve marine partielle de Ponta do Ouro. Un code de conduite strict est appliqué pour respecter les dauphins et les interactions se font en fonction de leur comportement naturel.

« Heureusement, même s’ils sont sauvages, ils aiment tout autant nager avec nous que nous avec eux ! Et 80% des sorties permettent de les observer », explique Judy du Dolphin Center. Les semi-rigides emmènent un maximum de 12 nageurs et 4 guides accompagnateurs. Une fois la barrière de vagues franchie, tous les regards scrutent la surface à la recherche des ailerons dorsaux. « Quand nous les trouvons, c’est au tour des dauphins de nous inviter à entrer dans l’eau. S’ils adoptent un comportement d’évitement nous ne nageons pas avec eux. », précise-t-elle. Une fois dans l’eau, il est interdit de s’approcher à moins de 100 mètres, de les toucher, de les poursuivre, de leur barrer la route ou de s’approcher des nouveau-nés. Les nageurs doivent rester calmes, les bras le long du corps ou dans le dos, et palmer sans éclabousser.

La sortie dure environ deux heures et coûte 30 € par personne.
Informations pratiques pour votre séjour à Ponta do Ouro
S’y rendre
Le temps de vol depuis Paris est d’au moins 12 heures, plus le temps d’escale. Comptez ensuite 1h30 de voiture pour rejoindre Ponta do Ouro depuis l’aéroport de Maputo.

Formalités
Un passeport valide 6 mois après la date de retour est requis, ainsi que deux pages libres face à face pour le visa. La demande de visa doit être effectuée au préalable, une à trois semaines avant le départ, auprès des autorités diplomatiques mozambicaines situées à Paris.
Plus d’informations sur la page internet de l’ambassade du Mozambique en France : http://ambassademozambiquefrance.fr/consular-affairs/visa-section
Santé
Un séjour plongée à Ponta do Ouro ne présente pas de risque particulier. Cependant, les mises à jour des vaccins (hépatite A et B, DT Polio) sont recommandées, ainsi qu’un traitement antipaludéen. Le vaccin contre la fièvre jaune est obligatoire en fonction des pays où vous avez séjourné ou transité avant.
Pour plus d’informations sur la rubrique santé, veuillez consulter le site internet du ministère des Affaires étrangères : https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/conseils-aux-voyageurs/conseils-par-pays-destination/mozambique
Climat
Ponta do Ouro bénéficie d’un climat tropical avec un hiver austral sec et un été plus humide (risques de pluies en janvier et février). En bord de mer, la température de l’air reste agréable et supportable. L’eau varie entre 24 °C et 27 °C entre novembre et mai (meilleure période pour observer les requins).
Plongée
Un néoprène de 3 mm à 5 mm est conseillé. Prévoyez un parachute et un miroir.
Décalage horaire
- 1 heure en hiver.
Monnaie
Il est possible de régler en metical (Mozambique) et en rand (Afrique du Sud). Vous trouverez un distributeur à l’aéroport de Maputo et un autre à Ponta do Ouro. Certains lodges et centres de plongée acceptent les euros.
Divers
Prévoyez un adaptateur car les prises sud-africaines sont de type M, même si certains lodges sont équipés de prises européennes 220 volts.
Tarif
De 1300 € à 1500 € (hors vols) selon l’hébergement pour un séjour de 8 jours / 7 nuits en demi-pension avec 12 plongées.
Cet article, initialement écrit par Alexie Valois pour l’édition papier de PLONGEZ!, a été adapté pour le web.


