Début 2023, l’équipe des expéditions Gombessa a uni ses forces à celles de la Mokarran Protection Society pour initier le programme Tamataroa. En décembre dernier, ils ont tous repris le chemin de l’immense atoll afin de poursuivre les ambitieux protocoles scientifiques du projet tout en lançant la production d’un film. Ce film s’inscrit dans l’esprit des expéditions menées par Laurent Ballesta, alliant aventure, découvertes scientifiques et images saisissantes.

Objectifs Communes
Antonin Guilbert, chef de projet de cette collaboration, est également membre de la Mokarran Protection Society. Cette affiliation renforce leur objectif partagé : la préservation du seigneur des Tuamotu, le grand requin-marteau. Le nom Tamataroa, qui signifie « grand requin-marteau » en tahitien, résume bien leur mission.
> « Gombessa apporte une expertise scientifique précieuse », souligne Antonin, « tandis que MPS, grâce à son expérience et son réseau local, assure l’engagement communautaire du projet. » Ce partenariat est fondamental, car chacun des acteurs joue un rôle crucial dans la mise en œuvre de ce programme scientifique expérimental, basé sur cinq piliers : recherche, science participative, coopération avec les parties prenantes, sensibilisation et valorisation de la culture locale.

Recherche et Innovation
Un Prototype d’Arbalète
Le programme Tamataroa se concentre sur l’étude de la population de grands requins-marteaux en Polynésie. Les objectifs incluent la compréhension de leur écologie alimentaire, le suivi de leurs déplacements et l’identification de leurs habitats clés. Dans cette optique, les protocoles élaborés n’impliquent pas la capture des animaux, respectant ainsi leur bien-être.
« Le stress causé par la capture est trop important », explique un biologiste impliqué dans le projet. Ainsi, une approche moins invasive a été développée, intégrant une caméra pour l’identification, une platine laser pour la mesure, et une flèche pour la pose de balises et les prélèvements de tissus.
> « Nous ne voulons pas utiliser d’appâts », précise Antonin. Cette décision garantit que le comportement naturel des requins n’est pas altéré, permettant ainsi aux scientifiques d’observer leur comportement sans intervention.

Techniques de Suivi
Dans la passe de Tiputa, les chercheurs se positionnent entre 50 et 70 mètres de profondeur en recycleur, leur permettant de rester sur le fond et d’effectuer leurs protocols. La curiosité des requins les amène parfois à s’approcher pour voir ce qui se passe. Une fois qu’ils sont à portée, l’arbalète est utilisée avec précision pour marquer les individus, idéalement dans le muscle sous l’aileron dorsal.
L’objectif de l’équipe en 2023 était de marquer une dizaine de requins, mais finalement, 12 balises ont été posées, accompagnées des prélèvements prévus. Deux experts renommés, Yannis Papastamatiou et Charlie Huveneers, ont validé le protocole de marquage durant cette première mission.
> « Au départ, ils doutaient de la possibilité de mener à bien ces protocoles sans appâtage », note Antonin. Cependant, leur participation a conduit à l’intérêt d’appliquer ces méthodes à d’autres études sur d’autres espèces de requins.

Récepteurs Acoustiques
La majorité des requins marqués sont équipés de petits émetteurs acoustiques, de la taille d’un stylo. Contrairement aux balises GPS, ces émetteurs transmettent des signaux sous l’eau, captés par des récepteurs installés sur le fond marin.
> « Nous avons déployé environ 60 récepteurs dans la passe de Tiputa, ainsi que dans le lagon de Rangiroa et à Tikehau. Cela constitue le plus vaste réseau acoustique du Pacifique central », explique l’équipe de recherche.
Ce réseau offre l’avantage d’être compatible avec d’autres systèmes acoustiques à travers le monde. Les requins marqués en Polynésie peuvent ainsi être détectés ailleurs et vice-versa.
Objectifs de Conservation
Les balises acoustiques permettront de répondre à plusieurs questions, notamment : où se déplacent les grands requins-marteaux lorsqu’ils entrent dans le lagon, et comment utilisent-ils cet habitat ?
> « Pour positionner les récepteurs, nous avons également pris en compte les témoignages de la population locale, une preuve de l’importance de collaborer avec les communautés », souligne l’équipe.
Pour suivre les comportements des requins hors du lagon, l’équipe a déployé des balises d’archives. Ces balises, bien que coûteuses, fournissent des données précises sur la profondeur, la température et la luminosité, permettant de suivre les déplacements des requins.

Vers des Mesures Concrètes
L’objectif d’Antonin est clair : « D’ici 2026, nous souhaitons proposer des mesures concrètes pour protéger les ressources et habitats clés. » Grâce au statut de sanctuaire pour les requins en Polynésie, l’équipe espère avoir une longueur d’avance dans la mise en œuvre de ces mesures.
> « Si nous identifions des zones de mise-bas, nous pourrions nous assurer qu’aucun développement hôtelier n’y ait lieu. Si des rassemblements importants sont observés à certaines périodes, des activités peuvent être suspendues pour les protéger », explique-t-il.
L’équipe voit le grand requin-marteau comme une espèce parapluie, protégeant ainsi une vaste biodiversité marine.

En résumé
L’équipe prévoit de disposer de suffisamment d’éléments d’ici 2026 pour avancer des propositions concrètes de préservation. « Nous connaissons tous cette espèce sans réellement en avoir conscience, et elle est en train de disparaître », conclut Antonin. Ensemble, ils se battent pour la préservation du mokarran et, potentiellement, d’autres espèces marines.
Cet article, initialement écrit par Isabelle Croizeau pour l’édition papier de PLONGEZ!, a été adapté pour le web.
Photos © Gil Kebaîli.


