Texte et photos : Marc Langleur
Une épave « oubliée » refait surface
Pensez-vous qu’une épave profonde et mystérieuse aurait été récemment découverte au large de nos côtes ? Il ne s’agit pourtant pas d’une épave inconnue ou inexplorée, mais bien d’un navire abandonné à la mémoire des archives et oublié des plongeurs spécialisés. Cet article retrace le destin du Phoebus, un navire dont le souvenir s’était perdu sous la surface, et dont l’histoire mérite d’être révélée à nouveau. Peut-être aurez-vous, vous aussi, envie de plonger sur ce site plein de mystères après cette lecture.

Le Phoebus, de yacht à patrouilleur militaire
Probablement construit en 1916 aux Pays-Bas sous le nom de SS Edeison, le Phoebus était à l’origine un élégant yacht à vapeur doté d’une coque en acier, mesurant 22,5 mètres de long pour 4,5 mètres de large, propulsé par une machine de 250 chevaux. Racheté par la Marine nationale française pendant la Première Guerre mondiale, il fut réaménagé et transformé en patrouilleur auxiliaire dragueur de mines.

Arrivé à Marseille le 19 septembre 1917 sous son nouveau nom de Phoebus, il est rapidement affecté à Toulon le 30 du même mois. Intégré à la Division des patrouilles aériennes de Provence, cet ancien yacht fut utilisé comme dragueur porte-ballon et armé d’un canon de 47 mm ainsi que de grenades.
Le rôle du ballon captif dans la chasse aux mines

À l’époque, l’innovation majeure résidait dans l’utilisation d’un ballon captif gonflé à l’hélium, équipé d’une nacelle. Un treuil reliait le ballon au navire, permettant à trois ou quatre observateurs d’y prendre place. Ceux-ci communiquaient avec le navire via un câble téléphonique et utilisaient des jumelles pour scruter la mer à la recherche de mines, bien avant l’avènement des systèmes modernes de détection. Même si l’équipement était rudimentaire, cette technique représentait déjà un progrès considérable.
Le naufrage du Phoebus : drame et survie en Méditerranée
Mission fatale du 1er décembre 1917
Le matin du 1er décembre 1917, à 6h45, le Phoebus quitte Toulon pour une mission de déminage en compagnie de trois autres dragueurs — le Travailleur, le Samson et l’Hercule — accompagnés du torpilleur Marteau et du remorqueur Marseillais 19. À son bord : huit membres d’équipage, quatre observateurs et cinq matelots chargés du ballon captif.

Cette zone était sous la menace du sous-marin allemand UC 67, appareil redoutable capable de disséminer 18 mines en une sortie. Ce sous-marin, commandé successivement par le Kptlt. Karl Neumann puis l’Oblt. Martin Niemöller, fit sombrer pas moins de 54 navires, dont la Drôme et le Ker-Bihan, bien connus des plongeurs marseillais.
L’explosion fatale
Vers 11h00, dans une météo peu clémente et un ciel brumeux, le quartier-maître Lordereau et le matelot Patoche occupaient la nacelle du ballon à 200 mètres d’altitude. Alors que l’équipage déjeunait dans la cale, Lordereau distingue un point suspect à une dizaine de mètres sur l’avant du Phoebus. Mais c’est déjà trop tard : une violente détonation secoue le bateau, déchirant toute sa proue tribord. En quelques instants, le navire sombre, emportant ballon, nacelle et hommes. Heureusement, le navire atteint le fond, estimé à 80 mètres de profondeur, stabilisant ainsi la montgolfière accrochée.

Ne pouvant ouvrir leurs parachutes, les observateurs se jettent à l’eau et seront secourus par le torpilleur Marteau. Seulement un survivant sera recensé parmi le reste de l’équipage : le matelot François Jourdan, projeté à la mer lors de l’explosion, ainsi que deux membres du Centre des ballons captifs situés à l’arrière au moment du drame.

Le ballon, endommagé et vidé de son gaz, sera repêché par un remorqueur et retourné au Centre des ballons captifs.
Retrouver l’épave du Phoebus : une mission passionnante
Des indices précieux, une exploration attendue
Après avoir compilé toutes les informations disponibles sur l’épave « oubliée », je prends contact avec Bruno Germain du centre de plongée Seatools. Grâce à son sondeur, il repère une anomalie intéressante au large du cap Cépet. Enthousiastes, nous préparons une première plongée d’exploration pour vérifier si ce point GPS correspond bien au Phoebus.

Les données historiques sur l’épave sont très limitées : aucune photographie, inconnue des plongeurs techniques, un vrai mystère. Allions-nous découvrir un simple amas de ferraille envasé ? Qu’importe, la curiosité l’emporte et nous voulons en avoir le cœur net.
Première immersion : conditions difficiles et découverte
Sous un temps clément et une mer presque calme, nous appareillons depuis le port des Oursinières. Il ne faut que 20 minutes pour rejoindre la zone. La gueuse est larguée, mais un doute subsiste : sommes-nous vraiment au bon endroit ? Munis de recycleurs, nous commençons la descente. Là où la surface semblait paisible, un courant puissant apparaît à 50/60 mètres. Résultat : nous accostons à 84 mètres, bien loin des 80 mètres prévus, après avoir dû remonter le courant sur 60-70 mètres. Une première leçon d’humilité !
Une épave emblématique et bien préservée
Il ne nous reste que 10 minutes au fond pour inspecter l’épave. Je me concentre sur l’élément qui me fascine : le treuil, vestige de la mission du navire. Sa présence symbolique nous permet de confirmer l’identité du Phoebus, mais la frustration demeure de n’avoir pu en explorer davantage.

Une seconde plongée s’impose, dans des conditions idéales cette fois : mer d’huile, aucune dérive, soleil au zénith. Notre descente est parfaite, la gueuse atterrit au bon endroit, et nous bénéficions d’une bonne visibilité — ce qui est rare à cette profondeur. Depuis la poupe magnifiquement conservée, la structure apparaît, bien enfoncée dans la vase (seulement 1,5 à 2 mètres émergent du fond). On distingue le safran, l’hélice envasée, et cette épave est désormais habitée : nuées de barbiers communs, une murène tachetée curieuse, des congres imposants, des langoustes cachées sous la coque, des mostelles en pagaille. La chaudière et les anciens coffres à grenades sont encore présents. La proue, dévastée par l’explosion et le choc de l’impact, témoigne de la violence du naufrage.

La remontée se fait avec le sentiment d’avoir assisté à la renaissance d’une épave majeure. Les longs paliers, dans une eau claire et chaude, laissent à chacun le temps de savourer cette découverte. Le Phoebus mérite assurément qu’on lui redonne une place sur la carte des plongées profondes !
Les navires coulés au large en 1917 : l’ampleur du désastre
Pendant la Première Guerre mondiale, la Méditerranée a vu sombrer au moins 711 navires près de nos côtes. La guerre sous-marine, alimentée par les U-Boote, battait son plein, avec de nombreux torpillages et la pose de mines meurtrières. Le mois d’avril 1917 fut tragique, avec 94 bâtiments perdus en un seul mois. Entre février et août, cinq torpillages et une collision ont coûté la vie à 2000 personnes. Le Danton, par exemple, fut victime d’une mine et disparut le 19 mars 1917, entraînant avec lui 300 marins.
Remerciements et conseils de lecture
Merci à Seatools, Bruno Germain, aux éclairages BigBlue et à mes compagnons de plongée : mon binôme Bruno Gaidan, Sylvain Compan et Jean-Christophe Pinard.
À lire :
Les épaves de la grande guerre, par Jean-Pierre Joncheray
100 épaves en Côte d’Azur, par Anne et Jean-Pierre Joncheray
Cet article, initialement écrit par Marc Langleur pour l’édition papier de PLONGEZ !, a été adapté pour le web.



